Présentation de l'éditeur

Je suis particulièrement heureux d'accueillir sur ce site un texte important de Jacques Chevallier, celui de la conférence qu'il a donnée le 3 décembre 1998 à l'occasion du 40e anniversaire de la DAM. Jacques Chevallier est polytechnicien, ingénieur du Génie Maritime.
Après huit années (1951-1959) passionnantes et formatrices passées au Service des appareils moteurs à vapeur de l'Etablissement des Constructions et Armes Navales (ECAN) d'Indret (près de Nantes), il se trouva détaché au CEA pour la conception et la réalisation du prototype à terre (PAT) de la chaufferie nucléaire pour sous-marin, suivies de la réalisation de la chaufferie du Redoutable, et de la conception (1967-1968) d'un réacteur compact de nouvelle génération (champion du monde de la catégorie) dont le type a été retenu pour équiper tous nos bâtiments à propulsion nucléaire actuellement en service. Ayant réussi à imposer ses vues et ses méthodes, à la surprise générale, au prix d'un combat long et éprouvant au cours du printemps et de l'été 1959, l'entreprise P.A.T. fut menée au pas de charge, avec une économie de moyens et un succès au-delà des espérances, laissant les hautes autorités du CEA médusées Ceci conduisit André Giraud, nommé entre temps Administrateur Général du CEA, qui ne l'avait jamais rencontré auparavant, à tout mettre en œuvre pour lui faire accepter les fonctions de Directeur des Applications Militaires du CEA en 1972. A ce poste, il a dirigé avec maîtrise la mise au point et la fabrication des charges opérationnelles des différents systèmes d'armes nucléaires français.
Il a achevé sa carrière active dans les hautes fonctions de Délégué Général pour l'Armement et a été élevé à la dignité de Grand Officier de la Légion d'Honneur.
Son récit complète opportunément les témoignages déjà publiés qui concernaient essentiellement la période " héroïque " de la DAM, de sa création à l'aventure H. Le lecteur appréciera le style direct et plein d'humour de l'auteur, que je remercie de m'avoir permis de l'éditer sur le présent site Internet.
Les notes 1 à 6 figurant en marge dans le document original ont été simplement insérées dans le texte, entre crochets et en caractères distinctifs.
Le Pr Michel Karatchentzeff a bien voulu se charger de la saisie informatique du texte et de sa relecture finale. Je lui exprime ma vive gratitude. P.B.



l

Jacques Chevallier

Ancien directeur des applications militaires




Histoire de la Direction

des applications militaires du CEA



Remarque liminaire

Il n'est bien entendu pas possible, dans le cadre d'une telle conférence, de donner une image exhaustive de 40 ans d'histoire de la DAM, d'autant plus que, pour éclairer celle-ci, il faut dire un mot de la préhistoire. En dehors d'un survol rapide, il me faut faire des choix, en privilégiant trois thèmes :
  • la volonté et l'action du général de Gaulle, sans lesquelles rien n'aurait été possible ;
  • les crises majeures ;
  • et, privilège du conférencier, la période où je suis monté en première ligne, sur laquelle j'ai des souvenirs d'ancien combattant.

Les premiers pas de l'atome militaire en France furent précoces, mais espacés.

Les premiers pas de l'atome militaire en France furent précoces, mais espacés

On relève d'abord les deux faits suivants :
  • brevets secrets de l'équipe Joliot déposés début mai 1939;
  • ordonnance du 18 octobre 1945 créant le CEA et fondant sa légitimité en matière militaire. [Note 1. Frédéric Joliot, comme Haut-Commissaire, dit au général de Gaulle: "Mon général, on vous la fera votre bombe". C'était avant la guerre froide]

Il fallut attendre 1951 pour que les choses sérieuses commencent réellement, sous l'impulsion de Félix Gaillard, nommé secrétaire d'État à la présidence du Conseil en août, et de Pierre Guillaumat, fidèle du général de Gaulle, nommé administrateur général du CEA en novembre. Pierre Guillaumat, fort de l'appui de Félix Gaillard et de l'efficacité de son réseau de relations, entame alors une longue marche, marquée par son caractère secret et largement clandestin. "Le processus engagé fin 1951 était fatal" dira-t-il.

Ce sera tout d'abord le plan quinquennal de l'Énergie atomique, adopté par la loi du 24 juillet 1952, qui, tout en affichant des ambitions exclusivement civiles, prévoit la production d'une quantité importante de plutonium pour 1957. Dès avant le terme de ce plan, un protocole secret du 20 mai 1955 planifie plus du double des crédits votés en juillet 1952, ce qui permet entre autres de lancer les programmes d'armes nucléaires. Enfin, en avril 1958, Félix Gaillard, président du Conseil, signe "in extremis" le décret fixant le premier trimestre 1960 comme date objectif pour la première série d'essais d'engins atomiques militaires.

Le paradoxe est que la route sur laquelle s'était engagé Pierre Guillaumat était hérissée d'obstacles apparemment insurmontables; mais il avait l'avantage décisif de savoir ce qu'il voulait, d'assurer la continuité et de disposer de relais efficaces.

Le Bureau d'études générales (BEG) à la direction duquel est nommé, le 1er mars 1955, le colonel Buchalet, sera l'ancêtre de la DAM, À cette date, le BEG, qui deviendra par la suite "Département des techniques nouvelles (DTN)" ne comporte que cinq personnes dont une à temps partiel, le Pr Yves Rocard, scientifique de réputation internationale et qui apportera sa caution.

La division militaire du CEA prend une ampleur telle que cinq ans plus tard, elle est en mesure de livrer et de tester avec le concours des Armées, le premier engin nucléaire expérimental. La croissance des effectifs est impressionnante : de cinq employés en mars 1955, on est passé à 600 à la fin de 1957, malgré des difficultés de recrutement de tous ordres.

Les recherches militaires sont alors réparties sur trois centres

  • Bruyères-le-Châtel (alias BIII), où nous nous trouvons. Installé sur un terrain acheté par le Pr Rocard sous couvert d'une société écran, ce centre abritera la plupart des activités du BEG. La première équipe s'y installe le 2 juillet 1956.
  • Vaujours (près de Sevran). Par convention du 3 juin 1955, ce centre, qui appartient à la direction des poudres, très favorable à la coopération avec le CEA, est affecté aux "études sur les poudres et explosifs utiles à la réalisation d'armes nucléaires". Très rapidement, ce centre va renforcer l'équipe embryonnaire du BEG. Les "poudriers" feront merveille aussi bien en matière de mise au point d'explosifs que de détonique théorique et expérimentale.
  • Enfin, le centre de Limeil, dépendance du fort de Villeneuve Saint-Georges, est utilisé de 1955 à 1958 par la Direction des études et fabrication d'armement (DEFA) comme site d'expérimentation. [Note 2. On remarquera le caractère hautement symbolique de ces choix. Vaujours et Limeil étaient deux ouvrages construits dans les années 1870 pour gagner une guerre que l'on venait de perdre. Ils n'ont été d'aucune utilité en 1914 et 1940. Dans les années 1950, ils ont été tout naturellement voués à l'étude d'armes dont la raison d'être est de ne jamais servir. Aujourd'hui, il a été décidé de les fermer. Qu'en penser ?]
Elle y poursuit des recherches du plus haut intérêt. C'est ainsi qu'André Chaudière, y résoudra en quelques mois, au printemps 1958, le problème clé de l'amorçage neutronique des engins, sur lequel le CEA butait. Mais le CEA est tenu à l'écart. La situation se débloquera durant l'été 1958 par le rattachement au CEA du centre de Limeil, par décision de Pierre Guillaumat nommé ministre des Armées par le général de Gaulle.

Au printemps 1958, l'environnement général du premier engin expérimental est défini, mais beaucoup reste à faire. À titre d'exemple, ce n'est que le 21 novembre 1958 que la DAM reçoit la première livraison de série de plutonium produit par Marcoule. Par ailleurs, les Armées et le CEA font tout le nécessaire pour être en mesure de procéder à l'expérimentation d'engins nucléaires. Après une large prospection menée sous la conduite du colonel Ailleret, le 800080800080 site de Reggan est définitivement retenu le 15 juillet 1957.

L'accession de la France au rang de puissance nucléaire (1958-1968)

Lorsqu'en juin 1958 le général de Gaulle retrouve le pouvoir, le programme nucléaire militaire sort de la clandestinité et est érigé en priorité nationale. Pierre Guillaumat est nommé ministre de la Défense et le Département des techniques nouvelles (ex-BEG) devient Direction des applications militaires (DAM) en septembre 1958 ; son effectif est alors un peu moins de mille employés. Jacques Robert est nommé chef du Département des études et fabrication.

Cependant, l'environnement international est détestable. Une coalition contre nature se noue entre les nations du tiers-monde et les puissances nucléaires, très soucieuses de maintenir fermée la porte du "Club". Malgré tous les efforts de la France, sa politique nucléaire est condamnée le 21 novembre 1959 par l'assemblée générale de l'ONU à la majorité des deux tiers et il lui est instamment demandé de renoncer à l'explosion nucléaire qu'elle projette.

Le général de Gaulle montre sa détermination -- élément clé de la dissuasion -- en maintenant le cap. La première explosion nucléaire française -- "Gerboise bleue" -- a lieu le 13 février 1960 en présence de Pierre Guillaumat, devenu ministre délégué auprès du Premier ministre, ayant souhaité quitter le ministère des Armées au début du mois à l'issue de la "semaine des barricades" à Alger. Il a été remplacé à la rue Saint-Dominique par Pierre Messmer, dont les relations avec le CEA, et particulièrement la DAM, seront moins idylliques.

"Gerboise bleue" est un succès éclatant, si j'ose dire : 70 kt, taux de fission supérieur à 50%. Tout le monde dans l'Hexagone, comme à l'étranger, pense que la France ne fera qu'une bouchée du passage au thermonucléaire. Trois tirs seront encore effectués à Reggan, le dernier le 25 avril 1961, en plein putsch d'Alger.

Mais priorité est donnée à la course à la réalisation d'une force de frappe

L'objectif était en effet de faire de la dissuasion française un fait accompli. L'attachement du général de Gaulle à un armement nucléaire national était bien connu depuis 1945. Mais sa détermination sort renforcée du tournant stratégique de 1957 qui met en évidence la capacité de l'Union soviétique à menacer le territoire américain. La course à "l'overkilling" n'y change rien, la doctrine de la riposte massive n'est plus crédible et le principe classique de la stratégie militaire, énoncé par Clausewitz, reprend ses droits: "On n'a jamais vu qu'un État qui épouse la cause d'un autre État prenne celle-ci autant à coeur que la sienne propre... Si les choses se gâtent, il essaie de s'en tirer aux moindres frais".

L'exigence de l'indépendance nationale devient donc une nécessité stratégique. Pour atteindre son objectif, le général de Gaulle s'appuiera largement sur la DAM et son directeur, Jacques Robert depuis 1960, le général Buchalet ayant rejoint l'industrie.

En premier lieu, on s'attaque à la réalisation de la force nucléaire stratégique (FNS); pour l'armement nucléaire tactique (ANT), on s'accomode dans un premier temps de celui mis à la disposition par l'Alliance. Seront ainsi lancés successivement :
  • La force aérienne stratégique (FAS) -- composante précoce : l'arme sera une bombe à fission pure portée par le bombardier Mirage IV; la première est livrée le 1er juiller 1963 et la FAS est mise en service le 7 janvier 1965 ; deux versions de "bombe améliorée" d'une énergie de 55 kt seront livrées par la suite.
  • Le système sol-sol balistique stratégique (SSBS) -- composante intermédiaire [Note 3. On imaginait à l'origine qu'elle pourrait être prête deux ou trois ans avant le sous-marin.] : tête nucléaire à fission pure de 115 kt utilisant un plutonium de haute qualité. Le premier groupement de 9 missiles entre en service au plateau d'Albion le 2 août 1971 seulement, car la mise au point du missile avait pris du retard.
  • La force océanique stratégique (FOST) -- composante de base: la mise en chantier du premier sous-marin, "Le Redoutable", est décidée en mars 1963: il emportera des têtes nucléaires à fission exaltée de 500 kt. "Le Redoutable", muni de ses seize missiles nucléaires, sera admis au service actif le 16 décembre 1971, soit quatre mois seulement après le premier groupement d'Albion. Le sous-marin doté de sa propulsion nucléaire était qualifié deux ans plus tôt. La vocation intérimaire du plateau d'Albion était réduite à la portion congrue mais, par la force des choses, le transitoire allait devenir pérenne.

Pour mettre au point les formules nucléaires, il fallait bien entendu disposer de sites d'essais nucléaires.

Compte tenu de la pression internationale et de la situation de l'Algérie, en marche vers l'indépendance, on a préparé, dès avant le premier essai à Reggan, le passage aux tirs souterrains, que l'on s'est ménagé la possibilité de poursuivre pendant cinq ans après l'indépendance grâce à une clause introduite dans les accords d'Évian. Treize tirs seront ainsi exécutés à In Ecker, dans le Hoggar, du 7 novembre 1961 au 16 février 1966, mais le magnifique granit du site retenu se révèle à l'usage poser des problèmes plus délicats à maîtriser que le tuf du site du Nevada ... ce qui occasionne incidents et retards, et le retour dès que possible aux tirs aériens est jugé nécessaire.

Cela conduira à retenir les sites de Polynésie, où le premier essai sera effectué le 2 juillet 1966. C'est un tir sur barge à Mururoa. Dès septembre 1966, on procédera à un essai sous ballon,mode de tir qui deviendra la règle par la suite, permettant d'effectuer les essais aériens dans des conditions de propreté inégalées.

Pour la réalisation des armes opérationnelles, deux nouveaux centres ont été créés en 1961, compte tenu de la saturation de ceux de la région parisienne :
  • Valduc, au nord de Dijon, dont la mission principale est de fabriquer les ensembles nucléaires ;
  • Le Ripault, au sud de Tours, dont la mission principale est la réalisation des implosoirs.

La DAM découvre par ailleurs la complexité des problèmes posés par la militarisation des engins opérationnels. En 1965, sera créé un troisième centre de province, au sud-ouest de Bordeaux, le Cesta, dont la mission principale est la militarisation des engins, mission assurée jusque là par Vaujours.

La crise du passage au thermonucléaire

Lorsqu'en 1961 s'ouvrent les discussions préliminaires relatives à la FOST, la DAM propose de doter celle-ci d'une charge thermonucléaire. Mais, compte tenu du défi que constitue cette proposition, les Armées jettent leur dévolu sur une arme à fission d'environ 300 kt, énergie qu'il semblait possible d'atteindre par le procédé de la fission exaltée, qui paraissait plus facilement accessible. Ce choix est confirmé par le général de Gaulle au cours du conseil de Défense du 5 mai 1963, l'énergie demandée étant portée à 500kt.

Parallèlement et pour des raisons d'économie, les Armées s'opposent à ce que la DAM consacre des moyens importants aux recherches thermonucléaires. En jouant ainsi "petit bras", on renonce à la démarche audacieuse et raisonnable consistant à focaliser les efforts sur la voie d'avenir par excellence, dont la faisabilité a été démontrée, au profit d'une filière bâtarde n'ouvrant aucune perspective.

Par une ironie du sort, la mise au point de cette filière allait nécessiter une débauche d'efforts et la tenue des délais ne serait possible qu'au prix d'une série d'acrobaties, pour parvenir à un engin peu performant, mettant en oeuvre une très grande quantité de matière fissile, très difficile à militariser et dont la lourdeur d'entretien allait être quasi rédhibitoire. Il fallut par ailleurs attendre la livraison d'uranium enrichi de Pierrelatte pour obtenir l'énergie recherchée (tir Castor du 15 juillet 1968). Tous les tirs précédents, exécutés avec du plutonium, avaient en effet donné des résultats décevants.

Pendant que la DAM s'escrimait sur les trois types d'armes qui lui avaient été commandés, sans, si j'ose dire, pouvoir lever le nez du guidon, les premières expériences nucléaires chinoises (fin 1964 -- début 1965) sont l'occasion d'une brutale prise de conscience à l'Élysée. Le général de Gaulle craint alors que les Chinois n'accèdent avant nous à la capacité thermonucléaire. Ils ont en effet utilisé pour leur premier engin de l'uranium enrichi, ce qui normalement devait leur faciliter la tâche. Notons cependant que le premier engin thermonucléaire britannique, essayé le 15 mai 1957, utilisait le plutonium.

Quoi qu'il en soit, le chef de l'État soumet brutalement la DAM à une intense pression. Celle-ci est vécue par la DAM comme un harcèlement destructif, l'attitude attentiste de la Défense à cet égard n'ayant pas été modifiée explicitement et la mission d'accès au thermonucléaire n'ayant toujours pas été inscrite dans les objectifs budgétaires. La nouvelle priorité est officiellement affirmée par de Gaulle lui-même le 27 janvier 1966 lors d'une visite à Limeil en compagnie d'Alain Peyrefitte, ministre chargé de la recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales. La DAM n'envisageait alors le premier tir thermonucléaire que pour 1970.

De Gaulle exige alors des têtes : la première à tomber est celle de Pierre Billaud, directeur du centre de Limeil, qui sera remplacé par Jean Berger et deviendra conseiller scientifique du directeur. La presse s'en mêle (Le Canard Enchaîné, Minute).

Le premier tir thermonucléaire chinois du 17 juin 1967 porte la crise à son paroxysme. Le directeur des recherches, Michel Périneau, est alors limogé et remplacé par Jean Viard, jusqu'alors directeur des essais, auquel est adjoint un directeur scientifique issu du centre de Saclay, Robert Dautray.

Concernant la conception d'un engin thermonucléaire, après d'importantes avancées, la DAM butait sur un dernier problème. Cet ultime obstacle, comme pour le premier engin à fission, allait être franchi par un ingénieur militaire détaché par le DEFA et travaillant à Limeil, Michel Carayol, qui trouva en avril 1967 "la solution" de ce problème et vérifia sa pertinence par le calcul.

Après un temps de réflexion, on décida de tester deux engins appliquant ce principe lors de la campagne de 1968. Le premier est l'engin Canopus, tiré sous ballon à Fangatofa le 24 août 1968, soit un mois et neuf jours après le tir Castor du premier engin à fission exaltée à l'uranium enrichi. L'énergie de Canopus atteint 2,6 Mt. Un peu plus de deux semaines plus tard, dans l'indifférence générale, est tiré Procyon, plus proche d'un engin opérationnel, qui donne une énergie de 1,2 Mt. La DAM peut respirer ... pas pour longtemps, comme on le verra.

Il semble clair que, si la DAM s'était attaquée à bras le corps dès 1960 ou 1961, comme elle le souhaitait, au problème des engins thermonucléaires, on aurait pu équiper "Le Redoutable" -- et le plateau d'Albion -- de têtes thermonucléaires dès l'origine, tout en libérant d'importants moyens au profit de l'armement tactique, dont on avait dû différer le développement. Il est remarquable qu'il ait fallu l'intervention du général de Gaulle, avec son robuste bon sens, pour rectifier le tir ... sans ménagement.

L'armement nucléaire tactique

Le général de Gaulle signe dès le 6 janvier 1963 l'ordre de lancement des études destinées à établir un programme de fabrication d'armes nucléaires tactiques (ANT). En juillet 1963, au cours d'un conseil de Défense, il planifie le déploiement de 440 armes tactiques réparties à parts égales entre l'Armée de terre et l'Armée de l'air. En février 1964, le directeur des applications militaires crie grâce: "Les programmes prioritaires déjà décidés absorbent toutes les disponibilités en plutonium prévisibles jusqu'à fin 1969 et le CEA n'est pas en mesure de mener de front, avec son programme actuel, des études de militarisation de nouvelles charges".

Le général de Gaulle confirme l'importance qu'il attache à l'ANT dans l'exposé des motifs de la deuxième loi de programmation militaire (1965 -- 1970), qui assigne explicitement aux "forces de manoeuvre", la mission de "combattre et tenir en échec un ennemi qui attaquerait notre pays ou ses alliés dans une guerre nucléaire et classique". Sur ces entrefaites, l'adoption par l'Alliance atlantique de la doctrine de riposte graduée confirme et aggrave ce qu'on avait pressenti depuis le tournant de 1957. Non seulement on ne peut pas compter sur l'armement nucléaire stratégique américain pour la dissuasion en faveur de l'Europe, mais l'emploi de l'ANT devient problématique ; la posture dissuasive de l'Alliance devient de plus en plus aléatoire.

La France sort du commandement intégré de l'OTAN en mars 1966, ce qui prive nos forces stationnées en RFA des engins nucléaires qui étaient mis à leur disposition. La réalisation d'un programme tactique national devient indispensable sans plus attendre, et possible, car les disponibilités en plutonium s'améliorent. Le programme est effectivement lancé en 1966. Il comprend :
  • une force aérienne tactique (FATAC : Mirage III et Jaguar), dont les premiers éléments seront opérationnels à partir de 1972. Cinq escadrons de quinze avions et les munitions (220 bombes, correspondant à trois frappes possibles pour chaque avion) sont prévus.
  • une force tactique sol-sol,  à base de lanceurs Pluton, qui entreront en service à partir de 1974.   Leur portée est d'environ 100 km. Elle comprend cinq régiments de six lanceurs et un total de 220 missiles sont prévus.

La charge nucléaire, à fission pure, est commune aux deux systèmes ; elle sera réalisée en deux versions: 10 et 25 kt.

L'importance du rôle que le général de Gaulle assignait à l'ANT est mise en évidence de façon particulièrement éclairante dans les orientations données en 1968 au futur chef d'état-major de l'Armée de terre, citées en 1987 par M. Giraud, ministre de la Défense: "Car à partir du moment où la première Armée et la Fatac disposeront de l'atome tactique, l'Alliance ne pourra plus envisager d'utiliser nos forces de manoeuvre avec leurs seuls moyens conventionnels. Il faudra faire savoir que vous envisagez de contre-attaquer avec l'appui de nos forces nucléaires tactiques. Ainsi, si le Haut Commandement allié a besoin de cette unique réserve stratégique de l'Europe, il faudra qu'il se décide à employer ses feux nucléaires avant ou en même temps. Croyez-moi, l'atome tactique est une donnée essentielle de notre système de défense... Si un jour vous avez à choisir, faute de crédits, entre l'atome stratégique et l'atome tactique, choisissez celui-ci, car il vaut mieux perfectionner ce qui se passera avant l'Apocalypse que l'Apocalypse."

On est loin de la frappe unique désarmante -- pour nous -- imaginée par la suite, censée démontrer que, ne pouvant -- et ne voulant -- plus nous battre, un pas de plus de l'envahisseur serait sanctionné par l'Apocalypse.

Avec le succès du tir Canopus s'ouvre une deuxième phase de l'histoire de la DAM

Le temps des pionniers est révolu. Nombre de responsables dans les milieux politiques et militaires considèrent la percée d'août 1968 comme un aboutissement pour lequel la France assure définitivement la crédibilité de son rang de puissance nucléaire. Compte tenu de la crise économique et de la situation des armements classiques, priorité est donnée dans le domaine nucléaire à la réduction des dépenses, rompant avec l'aisance de la décennie précédente. C'est ainsi que le budget de la DAM baisse d'un peu plus de 4 % en francs constants de 1968 à 1969. En contrepartie, on renonce au troisième groupement de missiles du plateau d'Albion (qui est ainsi limité à 18 lanceurs au lieu de 27) et surtout à la campagne d'essais nucléaires. Maintenant qu'on a trouvé le sésame, on n'est pas pressé d'explorer la caverne aux trésors.

Cette pression se maintient au cours des années suivantes, de telle sorte que, de 1968 à 1972, le budget de la DAM rapporté au PIB est ramené de 0,30 à 0,16 %, soit une réduction de 46 %, ses effectifs passant de 8178 à 7233, soit une réduction de 11,5 %. Parallèlement est menée une réorganisation des structures de la DAM visant l'économie des moyens, l'idée directrice étant que désormais "les considérations économiques prennent le pas sur le respect impératif des délais".

En clair : ce que vous pouvez faire ne nous intéresse plus guère et il faut que cela ne coûte pas trop cher. Rien de tel pour casser le dynamisme d'un organisme de pointe. De fait, les effets sont ravageurs :
  • Fuite des cerveaux : à titre d'exemple,dans le service de physique expérimentale, on perd 60 % des physiciens confirmés qu'on avait eu tant de mal à rassembler. Jacques Robert quitte lui-même la DAM pour l'industrie en mai 1970. Il est remplacé par Jean Viard, ancien directeur délégué "Recherches"...
  • Corrélativement, créativité en panne : sur les trois essais (hors tir de sécurité) de la campagne 1972, les deux premiers engins ont donné des résultats décevants et on ne savait pas trop à quoi pourrait servir le troisième.
Au printemps 1972, alors que j'avais quitté le CEA depuis trois ans et demi, je fus appelé au téléphone à Moscou par André Giraud, administrateur général du CEA depuis la fin de 1970, avec lequel je n'avais jamais été en contact auparavant. Il souhaitait me voir prendre la Direction des applications militaires du CEA, dont le directeur Jean Viard venait de décéder. Je tombais des nues car, si je gardais la nostalgie des réacteurs nucléaires, le domaine des armes ne m'attirait guère "a priori". Au reste, les échos que je pus recueillir au sujet de la situation de la DAM et de ses perspectives d'avenir n'étaient guère engageants.

Dès mon retour à Paris, André Giraud ne me lâcha plus et, après une réponse négative de ma part, me fit convoquer par Michel Debré, ministre de la Défense. Celui-ci fit vibrer la corde sensible : "Monsieur Chevallier, la France a besoin de vous et vous hésitez !" Après un baroud d'honneur, je ne pus que rendre les armes (c'est-à-dire les prendre). Dès mon arrivée à la DAM, le 1er septembre 1972, j'eus confirmation des échos peu enthousiasmants que j'avais pu recueillir.

Comme déjà indiqué, l'élan était cassé. Cela m'amenait à me poser une question :
  • "Pourquoi André Giraud s'était-il donné tant de mal pour me convaincre d'accepter de venir à la DAM ?" Si c'était comme liquidateur, je ne voyais pas l'intérêt de l'opération. Cependant André Giraud m'avait indiqué que, pour convaincre le président Pompidou que j'étais l'homme idoine pour la DAM, il lui avait dit en substance :
  • "Avec Chevallier, il n'y aura plus d'administrateur général du CEA, plus de ministre de la Défense, plus de Premier ministre... mais on aura des armes". Georges Pompidou lui aurait alors répondu :
  • "J'espère qu'il y aura encore un président de la République".

Quoi qu'il en soit, cela semblait indiquer que, dans l'esprit d'André Giraud, il restait quelque chose à faire dans le domaine des armes nucléaires. Pour en avoir le coeur net, il convenait d'examiner de plus près les besoins de notre dissuasion.

Une question venait immédiatement à l'esprit : l'accès au thermonucléaire mégatonnique sous la forme de la MR60, en cours de développement, était-il de nature à résoudre tous nos problèmes de charges nucléaires stratégiques ?

C'était incontestablement le cas pour la capacité de destruction massive. Cependant, la masse de la tête nucléaire correspondante (TN60) restait trop élevée pour permettre à nos sous-marins nucléaires lanceur d'engins (SNLE) d'être "battants" dès la sortie de l'Île Longue, ce qui constituait un handicap gênant (durée utile des patrouilles, sécurité des sous-marins). Un allègement de l'ordre de 100 kg de la charge nucléaire apparaissait donc très souhaitable, ce qui paraissait possible en combinant deux progrès potentiels concernant l'amorce. Si tout allait bien, on pouvait espérer résoudre ce problème au prix d'un nombre limité d'essais (ce sera la TN61).

Le point le plus préoccupant était celui de la capacité de pénétration. Compte tenu de la présence de défenses ABM [Note 4. Antimissile balistique] chez l'adversaire potentiel, même limitées à 100 lanceurs par l'accord soviéto-américain de 1972, la pénétration des salves de deux sous-marins supposés en permanence à la mer (soit 32 têtes) était loin d'être assurée. On envisageait bien d'adjoindre des leurres aux têtes pour compliquer le travail des défenses adverses mais, outre le caractère pénalisant sur la portée (qu'on souhaitait au contraire accroître) d'une telle adjonction, les leurres proposés semblaient très faciles à discriminer. En réfléchissant au problème, une conclusion venait inévitablement à l'esprit : pour éviter tout risque de discrimination, il fallait donner aux leurres des caractéristiques (forme, masse, inertie...) en tous points identiques à celles des têtes nucléaires. On avait alors tout avantage à faire des têtes multiples.

Si on arrivait à atteindre un degré de multiplicité de 6, la salve d'un sous-marin comprendrait 96 têtes, ce qui suffirait pratiquement pour épuiser la défense ABM. La voie serait alors libre pour la salve du deuxième sous-marin. Avec 5 têtes par missile et 2 SNLE à la mer, 60 têtes seraient encore assurées de passer. L'exemple américain montrait qu'une miniaturisation très poussée des têtes thermonucléaires était possible (la charge du Poséidon était donnée pour une énergie de 50 kt et une masse de 150 kg seulement). En première analyse, nous n'avions pas besoin d'aller si loin pour atteindre un niveau de multiplicité de 5 à 6. Mais une question ne s'en posait pas moins. Un tel objectif était-il réaliste compte tenu de notre niveau scientifique et technique ; et de nos moyens de l'époque ? Si oui, à quelles conditions ?

Notons tout d'abord que la Marine souhaitait que la portée soit de 4000 km au lieu d'environ 3000 km pour la TN61, ce qui diminue la capacité d'emport du missile et conduit à alourdir les corps de rentrée. Concernant le missile, il apparaissait en revanche possible d'augmenter très sensiblement la capacité d'emport, malgré l'augmentation de portée cherchée, grâce aux progrès escomptés dans sa conception et à une réduction du jeu entre missile et tube (nouveau système de suspension) permettant d'augmenter sensiblement le diamètre du missile. La capacité d'emport, d'environ 600 kg à 3000 km pour le missile M20, pourrait ainsi être augmentée d'au moins 50 % pour un futur missile M4 avec une portée atteignant 4000 km.

Le progrès serait alors considérable

L'Aérospatiale pensait par ailleurs être en mesure de maîtriser la technique de dispersion des têtes multiples, y compris dans la version MIRV. Le problème se posant à la DAM était clair : serait-elle en mesure de réaliser dans un délai raisonnable (mise en service souhaitable du premier SNLE équipé : 1984-1985) des têtes fortement durcies, d'une énergie de l'ordre de 100 kt au moins pour une masse n'excédant pas 180 kg, avec un diamètre légèrement supérieur au tiers de celui de la TN61 ?

Pour

La faisabilité de telles têtes avait été démontrée par les Américains. Après tout, quand on avait lancé le programme des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, tout était à faire simultanément et on partait pratiquement de zéro dans de nombreux domaines ; même les équipes étaient à créer.

Contre

  • L'importance du chemin à parcourir avec des équipes "vieillissantes" ;
  • la rigidité des contraintes budgétaires ;
  • le problème crucial des essais nucléaires.

Reprenons ces trois points.

Pour ce qui concernait l'importance du chemin à parcourir, il fallait "grosso modo" gagner un facteur 3 sur la masse de chaque composant et beaucoup plus sur le volume de l'amorce. Cependant les objectifs à atteindre pouvaient être définis avec une assez grande précision et l'on avait une idée assez claire d'une voie de nature à résoudre le problème clé de l'amorce, en combinant les caractéristiques de deux types d'engins, l'un essayé en 1972, l'autre pouvant l'être en 1973.

Quant aux contraintes budgétaires, il était vain d'espérer leur desserrement, ou même un renoncement à la poursuite de la décroissance des effectifs ; tout juste pouvait-on penser que la part du budget de la DAM dans le budget de l'État pourrait marquer un pallier de stabilisation en cas de lancement d'un programme majeur tel que celui envisagé, qui impliquait pratiquement un doublement, voire un triplement, de l'activité recherche-essais, et ultérieurement un triplement de l'activité développement-fabrication. Le triplement de la productivité de la DAM était un objectif qui s'ajouterait aux autres à 180° des errements de 1970. Il faudrait tenir les objectifs de performances des armes et les délais, à l'intérieur d'un budget rigoureux. Les équipes "vieillissantes" n'allaient pas tarder à montrer qu'elles avaient conservé plus que de beaux restes.

Restait enfin le problème des essais nucléaires. Il était clair que les résultats recherchés ne pouvaient être atteints dans un délai raisonnable qu'au prix d'une augmentation considérable de la cadence des essais nucléaires et d'une instrumentation plus poussée de ceux-ci. Il est en effet évident qu'on ne peut situer avec précision les limites de fonctionnement d'une filière d'engins qu'en s'approchant de celles-ci par itérations successives. L'exemple des États-Unis, qui ont effectué 30 à 40 essais par an pendant de très nombreuses années, était là pour confirmer l'efficacité de la méthode.

C'était "a fortiori" valable pour la France, par ailleurs bridée par l'embargo américain sur les gros ordinateurs.

Des difficultés se présentaient

  • Jean Viard, tout en pressentant que l'accès au thermonucléaire devait être considéré plus comme un point de départ que comme une fin, compte tenu du caractère quasi illimité du domaine ouvert, avait assez curieusement conclu qu'il suffirait d'un nombre très limité d'essais (de l'ordre de 2 ou 3 par an pendant quelques années) pour explorer complètement ce domaine. Le virage à prendre ne paraissait pas facile à négocier, d'autant plus que la montée de la contestation contre nos essais aériens ne facilitait pas les choses.
  • Il était donc essentiel d'obtenir l'assurance du pouvoir politique que l'on pourrait continuer à mener des campagnes aériennes tant que la faisabilité des tirs souterrains bien instrumentés à cadence soutenue ne serait pas acquise, ce qui nous conduisait jusqu'en 1976, si possible 1977. Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères, en première ligne face à la contestation internationale, se fera fort de tenir jusqu'en 1977.
  • Accessoirement, l'augmentation de la cadence et de l'instrumentation des essais devrait s'effectuer à coût global constant.

Premières conclusions tirées du tour d'horizon précédent

L'accès au thermonucléaire, loin d'être une fin en soi (la mégatonne !) ouvrait au contraire les portes d'un domaine quasi illimité.

Une des voies les plus manifestement utiles pour améliorer la crédibilité de notre dissuasion était celle des têtes multiples, en assurant la capacité de pénétration de notre composante sous-marine face à des défenses ABM limitées à 100 lanceurs par les accords soviéto-américains. L'objectif était certes ambitieux, mais ne paraissait pas hors de notre portée à condition de pouvoir augmenter de façon importante la cadence de nos essais nucléaires et de soutenir celle-ci pendant plusieurs années contre vents et marées.

Pour obtenir l'augmentation de productivité indispensable, on pouvait compter sur la motivation apportée par des objectifs clairs et ambitieux, ainsi que sur une direction structurée par objectifs créant des relations client-fournisseur entre directeur de programme et directions opérationnelles. Deux personnes allaient jouer un rôle clé : André Chaudière, déjà cité, nommé directeur des armes futures ; Roger Baléras, nommé directeur des armes commandées, qu'on retrouvera directeur des applications militaires une quinzaine d'années plus tard.

Au total, la partie paraissait jouable. Restait à en convaincre les responsables politiques... Ce n'était pas joué d'avance du côté du ministère de la Défense, prioritairement préoccupé par l'état de ses armements classiques.

Entrevue avec le président de la République

Sur ces entrefaites, je me trouvai convoqué par le président de la République, apparemment curieux de voir de plus près le drôle d'oiseau que lui avait décrit André Giraud [Note 5. En fait, j'avais déjà rencontré Georges Pompidou, dans une vie antérieure et dans un contexte très différent, à l'occasion de visites qu'il avait effectuées à Cadarache (propulsion nucléaire) soit dans le sillage du général de Gaulle, soit sans celui-ci.]. Je pris donc contact avec le cabinet militaire de la Présidence pour lui demander l'objet de la convocation et lui préciser que je me proposais d'évoquer le problème des têtes multiples. On tenta de m'en dissuader en m'indiquant que le Président voyait rouge quand on évoquait ce problème. Mais comment le Président pourrait-il prendre ses décisions si on ne lui disait que ce qu'il voulait entendre... ou ce que son entourage aurait envie qu'il entende ?

L'entrevue avec le Président eu lieu le 7 décembre 1972. Je lui fis part de l'ensemble de mes réflexions, tout particulièrement concernant le problème des têtes multiples. Le Président m'écouta silencieusement jusqu'à la fin de mon exposé, puis me posa la question suivante :
"Est-ce que vous pensez que la solution de ce problème est à la portée de la France ?" Je lui répondis : "Monsieur le Président de la République, quand la France a décidé de se lancer dans la réalisation de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins, elle a fait un pari beaucoup plus risqué." Il m'a dit alors : "Je vous fais confiance." L'entrevue était terminée.

Quand, en mai 1985, "l'Inflexible", muni de ses seize missiles M4 portant chacun six têtes nucléaires TN70 d'une énergie de 150 kt avec une portée atteignant 4800 km, a été admis au service actif, j'ai pu penser : mission accomplie. Pendant le même temps, le budget de la DAM, qui représentait 4 % du budget de la Défense nationale en 1972, point bas de l'activité (en 1968, ce pourcentage était de l'ordre de 8 %) était tombé à environ 3,6 % de ce budget pour un niveau de production (des études à la fabrication) sensiblement triplé [Note 6. Peut-être pourrait-on s'inspirer de cet exemple pour enrayer la spirale infernale de croissance de nos dépenses publiques avant que le point de non-retour soit dépassé]. Mais, pour en arriver là, comme on le verra plus loin, les émotions n'ont pas manqué.

Pour en revenir au point de départ, la campagne d'essais de 1973 (cinq essais au total, dont un tir d'arme opérationnelle) allait commencer par un succès éclatant, celui de la tête d'une nouvelle filière d'amorces, point de passage obligé à la fois pour la charge mégatonnique allégée, qui se trouvait ainsi sur les rails, et pour le M4.

La campagne fut marquée par la montée de la contestation de nos essais aériens, qui laissa le président Pompidou impavide, mais nous conduisit à accélérer les études en vue du passage aux tirs souterrains. Après examen, le choix des sites de Fangatofa et de Mururoa s'imposa, mais on entrait dans un domaine que nul au monde n'avait exploré jusque là et les problèmes à résoudre n'étaient pas minces. Les Américains ne donnaient pas cher de nos chances de succès et les coûts prévisibles étaient dissuasifs. On décida d'augmenter la cadence des essais en 1974 (huit essais, dont un tir d'arme opérationnelle, plus un essai de sécurité) tout en commençant à préparer le premier tir en puits à Fangatofa. On jugea également prudent d'inclure dans la campagne l'essai d'un étage de puissance d'environ 300 kt adaptable au missile air-sol moyenne portée (ASMP). dont le programme était en gestation.

Concernant le programme M4, l'objectif principal était de réussir la synthèse entre la nouvelle filière d'amorce testée en 1973 et une amorce d'un type original testée en 1972. Le premier essai de cet hybride était prévu pour la fin de la campagne de 1974. Cette année 1974 allait être marquée par un événement majeur consacrant la réussite de la politique inflexible lancée par de Gaulle : le Conseil atlantique, réuni à Ottawa en 1974, constata en effet que "la France, dotée de ses forces nucléaires en mesure de jouer un rôle dissuasif propre, contribue au renforcement global de la dissuasion de l'Alliance". Quel chemin parcouru depuis 1959 !

Cependant, la mort prématurée du Président Pompidou, le 2 avril 1974, allait faire entrer la France dans une nouvelle ère, moins propice à la conduite des grands programmes. C'est une litote.

24 mai 1974, Valéry Giscard d'Estaing est élu président de la République

Dans l'immédiat, l'autorisation d'exécution de la campagne de tirs restait en suspens. Or, pour pouvoir réaliser les essais prévus, il était souhaitable de commencer la campagne le plus tôt possible. Au prix d'un bel effort, nous étions prêts le 15 mai. Mais, plus grave, l'autorisation, donnée enfin dans la première quinzaine de juin, fut accompagnée de la décision que ce serait la dernière campagne aérienne.

Le premier essai de la campagne ne put avoir lieu que le 16 juin 1974 et, la malchance aidant, des conditions météorologiques très défavorables survenant en fin de campagne nous conduisirent à supprimer un tir. On ne put que donner la priorité à un engin de forte puissance, impossible à essayer en puits, en sacrifiant l'engin hybride, point de passage obligé du programme M4. Cet engin ne pourra être essayé qu'en 1976 et ce sera un échec !

On avait perdu deux ans et l'on se retrouvait en 1976 dans une situation beaucoup moins favorable qu'on ne l'imaginait en 1974.

La montée en puissance

Après l'arrêt brutal des essais aérien en 1974, la situation était très sombre. Il fallait donc "mettre le turbo", sans remettre en cause ni le budget d'ensemble, ni les délais du M4. Heureusement, une série d'éléments favorables put être enregistrée :
  • La réussite du premier tir en puits en 1975 (tir Achille) après quelques sueurs froides au sujet des liaisons de mesure ;
  • le développement des techniques de tir en puits conduisant à une véritable"industrialisation des essais" sous l'impulsion d'équipes de qualité exceptionnelle dirigées de main de maître par Jean Chatoux, directeur des essais ;
  • la possibilité d'effectuer les essais tout au long de l'année en raison de la quasi-disparition des contraintes météorologiques ;
  • parallèlement, la montée en allure parallèle des études de la direction scientifique et des départements à vocation technologique favorisée par le lissage du plan de charge.

Cela permit d'augmenter de façon importante le nombre annuel d'essais, à coût global constant, tout en accroissant considérablement le volume des enseignements tirés de chaque essai.

Une révision du planning d'ensemble du développement de la tête TN70 permit par ailleurs de se donner un an de plus pour arriver au gel de la formule.

Il fut ainsi possible d'être au rendez-vous du système M4 en temps utile, en respectant les contraintes budgétaire, tout en dépassant nettement le niveau de performances que l'on s'était fixé comme objectif, au profit d'une importante augmentation de portée -- 4800 km au lieu de 4000 -- très appréciée des opérationnels.

La dynamique de progrès ainsi enclenchée nous mettait en mesure d'atteindre d'autres objectifs en fonction des besoins de notre dissuasion. L'état-major de la Marine souhaitait augmenter encore si possible la portée du M4 (au delà de 5000 km) pour étendre les zones de patrouille des sous-marins dans des secteurs "a priori" peu menacés. D'autre part, pour faire face à certaines hypothèses d'évolution des défenses anti-missiles, l'état-major des Armées souhaitait réduire la signature des têtes nucléaires :
  • dès que possible d'un facteur 10 ;
  • à terme, de plusieurs décades (têtes furtives).

Concernant les deux premiers objectifs (augmentation de portée et diminution d'un facteur 10 de la signature des têtes nucléaires), il fut possible d'apporter une réponse au meilleur compte dans la foulée des études ayant permis d'aboutir à la TN70. Ce fut la TN71, nettement plus légère que la TN70 et plus discrète d'un facteur 10, comme souhaité. Cette tête TN71 a équipé le "Tonnant" à partir de 1987, puis les trois autres SNLE de la première génération, maintenus en permanence dans le cycle opérationnel.

C'est également en 1987 que fut lancé le développement de la tête hautement furtive TN75, qu'il apparaissait possible de réaliser sans augmentation de masse par rapport à la TN71. Elle a été mise en service en 1996 sur le "Triomphant", premier SNLE de nouvelle génération (furtif). Une diminution considérable de la masse a été obtenue malgré le caractère pénalisant du revêtement assurant la furtivité.

Si l'on fait abstraction de celui-ci, l'allègement est d'environ 40 % par rapport à la TN70, les performances obtenues étant comparables à celles des tes américaines les plus récentes.

Tout agresseur potentiel ne peut qu'y regarder à deux fois avant de s'en prendre ouvertement à un pays doté de tels moyens de riposte massive.

Cependant, pour s'en tenir à la crédibilité de la dissuasion, des questions restent posées, tant au niveau des armes stratégiques qu'à celui des armes tactiques. Faute de temps, je me bornerai à indiquer que les problèmes ont été analysés, les solutions trouvées... et finalement abandonnées, en cours d'étude ou après réalisation.

Bien entendu, la chute du mur de Berlin a changé la donne, mais la situation est encore loin d'être stabilisée et l'on ne peut pas oublier l'existence d'arsenaux pléthoriques, non plus que les problèmes du Sud, qui ne sont pas justiciables d'une menace de riposte massive.