Pierre JAMET

Ma participation à la première explosion

atomique française dans le Sahara


(Pierre Jamet, X et ancien élève de l'Ecole Nationale Supérieure de l'Armement, affecté en 1958 à l'Ecole Centrale de Pyrotechnie de Bourges, est chargé de mettre au point un dispositif fusée-fumigène destiné à visualiser l'onde de choc aérienne de la future explosion atomique au Sahara. Par la suite Jamet fera partie des services théoriques de la DEFA intégrés au CEA, et travaillera au centre de Limeil en Physique mathématique comme spécialiste de l'analyse numérique. Il enseignera cette matière en tant que maître de conférences à l'Ecole Polytechnique et professeur pendant deux ans, à l'Université du Minnesota).


Pierre Jamet


Ma participation à la première explosion atomique

française dans le Sahara

(Extraits de mes notes autobiographiques)



Les études d'artifices dont j'étais chargé ne présentaient pas grand intérêt . Elles concernaient toutes des améliorations insignifiantes de munitions existantes. Pourtant, dès mon arrivée dans le service, mon chef me parla d'une nouvelle étude qui commençait tout juste et dont il allait me laisser l'entière responsabilité. Cette étude, qui portait le sigle ATl, était classée "secret défense". Il s'agissait de concevoir et mettre au point des fusées fumigènes qui devaient être des "engins de visualisation d'une onde de choc". Ces fusées devaient monter à la verticale jusqu'à l'altitude de mille deux cents mètres et laisser une traînée de fumée bien rectiligne. Il n'était pas dit à quoi elles devaient servir. C'était là le grand secret. Mais chacun se doutait bien que le but était sans doute lié à l'explosion d'une première bombe atomique française. Le sigle AT1, qu'il était facile de relier au mot "atome", ne faisait que renforcer cette hypothèse.
L'étude de ces engins était confiée, en étroite collaboration, à l'Atelier de Construction de Puteaux, qui était un autre établissement dépendant de la DEFA (Direction des Etudes et Fabrications d'Armement, du ministère de la Défense Nationale) et à l'Ecole Centrale de Pyrotechnie de Bourges. L'Atelier de Puteaux était spécialiste des propulseurs de fusées et le service Artifices de l'Ecole Centrale de Pyrotechnie, où j'avais été affecté, était spécialiste des fumigènes. Il avait été prévu que l'engin à l'étude serait équipé d'un propulseur déjà existant et bien au point, qui était utilisé pour un autre type de munitions. Mais il restait à l'Atelier de Puteaux à concevoir et mettre au point une rampe de lancement permettant de tirer à la verticale. L'Ecole Centrale de Pyrotechnie, en l'occurrence moi-même, était chargée de concevoir le corps de la fusée avec son système fumigène. Et bien sûr, il y avait le problème très important de l'adaptation de ce corps de fusée sur le propulseur, qui devait être faite en très étroite collaboration entre les deux établissements.
Bien sûr, je n'étais pas seul pour faire cette étude et j'ai eu comme principal collaborateur un technicien exceptionnel qui était le chef du bureau de dessin, un bureau qui comprenait trois ou quatre personnes. Il s'appelait Lopez et était âgé d'environ trente-cinq ans. Il était d'allure plutôt chétive. Sa famille républicaine avait émigré d'Espagne au moment de la prise de pouvoir par Franco. Recruté à un bas niveau à l'Ecole Centrale de Pyrotechnie, il avait ensuite suivi avec succès les cours d'une école de la DEFA qui était comme l'ENSAr (Ecole Nationale Supérieure de l'Armement) localisée à Arcueil et qui formait des "ingénieurs des travaux de l'armement", une catégorie d'ingénieurs de niveau inférieur aux "ingénieurs militaires de l'armement" dont je faisais partie. Cette école était un remarquable moyen de promotion sociale. Mais à la fin de ses études, il avait été privé de son diplôme d'ingénieur à cause de ses activités militantes au Parti Communiste. Il avait intenté un procès en justice, mais en attendant, il était modestement employé à un échelon très inférieur à ce qu'il méritait. Pourtant sa conduite était exemplaire. Il était dévoué, ponctuel, efficace, respectueux et je ne l'ai jamais entendu se plaindre de quoi que ce soit. Un jour, quelques mois après mon arrivée à Bourges, alors que je commençais à mieux le connaître, je me suis hasardé à lui poser timidement la question qui m'intriguait beaucoup : pourquoi un comportement d'une telle exemplarité ? Il m'a répondu avec une grande conviction : "nous autres, communistes, nous devons montrer l'exemple", une réponse que j'ai trouvée admirable et qui augmenta toute la considération que j'avais déjà pour lui.
Lui et moi avons préparé en étroite collaboration un projet de corps de fusée contenant un dispositif destiné à émettre de la fumée. Ce corps de fusée était d'un diamètre de cent cinquante millimètres, diamètre imposé par celui du propulseur qui lui était destiné. Les plans précis des différentes pièces furent tracés par les dessinateurs et la fabrication de ces pièces pour la réalisation de premiers prototypes fut commandée à un autre établissement de la DEFA qui était aussi à Bourges et qui s'appelait ACB (Atelier de Construction de Bourges). Les délais de fabrication furent relativement courts car cette étude, en plus de la classification "secret", était aussi classée "urgent".
Les stades suivants de l'étude, montage et essais, échappaient à Lopez qui n'était que le chef du bureau de dessin. Pourtant, alors qu'il avait joué jusque là un rôle crucial, les autorités militaires, à un niveau sans doute assez élevé, s'étaient avisées que ce dangereux communiste participait à une étude classée "secret défense" et qu'il fallait l'en écarter au plus vite. Il fut à mon grand regret affecté à un autre service et on m'affecta pour le remplacer un chef dessinateur d'un certain âge dont aucun chef de service ne voulait et dont on était bien content de se débarrasser ! Je dus m'en accommoder tant bien que mal.
Le montage des premiers prototypes fut réalisé par le petit atelier des Etudes d'Artifices. Le produit fumigène avait été préparé sous la forme d'un empilement de plusieurs blocs cylindriques moulés sous une presse. Le diamètre de ces blocs était égal au diamètre intérieur du corps de l'engin, soit un peu moins de cent cinquante millimètres. Ils étaient percés de sept trous parallèles d'environ un centimètre de diamètre, l'un d'eux axial et les six autres répartis régulièrement autour. Ces trous laissaient le passage à sept tubes métalliques sur lesquels les blocs étaient enfilés. Ces tubes étaient percés sur toute leur longueur de petits trous latéraux uniformément répartis et ils contenaient une composition chimique brûlant très vite ("poudre noire") destinée à amorcer le produit fumigène simultanément à travers tous les petits trous. Le but était que la combustion du fumigène commence directement à plein régime et non pas progressivement, pour que la traînée de fumée que devait laisser la fusée soit bien tracée dès le départ. Le corps de l'engin proprement dit était percé de trous latéraux destinés à laisser sortir la fumée.
Les essais commencèrent par toute une série d'échecs et d'incidents. Il fallait que l'amorçage se fasse correctement dans tous les tubes sans enflammer le produit fumigène, dont la combustion devait produire de la fumée et surtout pas des flammes. On pouvait jouer sur la quantité de poudre noire et le diamètre des trous. Ce n'était pas évident. La mise au point fut tout à fait empirique.
Nos engins fumigènes étant maintenant bien au point, il était temps de passer à l'étape suivante : le couplage avec le propulseur et les premiers essais de lancement. Je reçus la visite de mon partenaire de l'Atelier de Construction de Puteaux, le spécialiste des propulseurs. C'était un Ingénieur des Travaux de l'Armement qui s'appelait Puydebois, un homme âgé d'une quarantaine d'années, un peu rondouillard, d'un caractère assez jovial et doué, comme je ne devais pas tarder à m'en apercevoir, d'un très bon sens de l'humour. J'ai eu grand plaisir à travailler avec lui.
Il fit envoyer à Bourges un petit nombre de propulseurs destinés aux essais que nous devions effectuer sur le Polygone (le champ de tir de Bourges), ainsi que le prototype de la rampe de lancement qu'il avait conçue et réalisée. Les propulseurs se présentaient sous la forme de tubes métalliques de diamètre 150 millimètres et d'une longueur voisine d'une cinquantaine de centimètres. Ils étaient remplis d'une poudre solide qui devait, en brûlant, assurer la propulsion de la fusée. Il y avait à l'arrière une série d'orifices destinés à l'éjection du gaz de combustion. Ils étaient répartis selon un cercle et orientés en biais de façon à imposer au projectile, en même temps que la propulsion, un mouvement de rotation axiale destiné à stabiliser la trajectoire. Comme je l'ai déjà dit, ces propulseurs étaient déjà bien au point et utilisés pour un autre type de munitions.
La rampe de lancement était un simple trépied d'une hauteur proche de un mètre cinquante et supportant un tube vertical d'une longueur voisine de deux mètres. Un système muni d'une bulle de niveau permettait de régler exactement la verticalité du tube et il y avait aussi un dispositif relié à un fil électrique pour commander le départ de la fusée.
Plusieurs corps de fusée furent assemblés aux propulseurs en vue des premiers essais. Ils étaient fixés l'un à l'autre par des goupilles métalliques. Une communication intérieure permettait de transmettre l'amorçage du propulseur au fumigène.
Les premiers essais commencèrent. Puydebois et moi-même étions assistés chacun par un de nos techniciens. La rampe de lancement était installée près d'une casemate en béton dans laquelle nous étions à l'abri. Ces premiers essais furent un échec complet. Dès le départ, les goupilles d'assemblage se cisaillaient et l'engin fumigène se séparait violemment de son propulseur. Nous essayâmes de renforcer les goupilles, mais sans aucun succès. Nous en arrivâmes à la conclusion que pendant le trajet de l'engin à l'intérieur du tube de lancement, les trous d'évacuation de la fumée étant bouchés par ce tube, il se produisait à l'intérieur de l'engin une surpression qui entraînait la séparation des deux parties de notre fusée.
Nous essayâmes en vain un système qui aurait pu introduire un léger retard pour l'allumage du fumigène. Finalement Puydebois eut l'idée géniale de couper complètement le tube de lancement à la hauteur du propulseur si bien que le corps fumigène était à l'air libre avant même le départ. Le tube n'avait plus qu'une cinquantaine de centimètres de longueur et ne servait guère qu'à maintenir la fusée dans la bonne position avant le départ. Mais comment allait être guidée la fusée ? Partirait-elle dans la bonne direction, verticalement vers le ciel ? Le miracle se produisit. Le mouvement de rotation imprimé dès le départ à la fusée par le système de tuyères en hélice, la stabilisait parfaitement dans la position verticale et elle montait tout droit dans la direction désirée en laissant derrière elle une belle ligne de fumée blanche bien régulière. Le tube de guidage était complètement inutile ! Nous sortions de la casemate en béton juste après le départ de la fusée, nous la regardions monter très haut au dessus de nos têtes et nous retournions précipitamment dans l'abri lorsqu'elle commençait à retomber. Elle retombait dans un rayon d'une cinquantaine de mètres autour du point de départ, ce qui, après une montée à plus de mille deux cents mètres, n'était pas mal du tout. La hauteur de la montée était mesurée par des techniciens du Polygone de tir installés en d'autres endroits. Nous avons, bien sûr, pris soin d'aller nous aussi observer la trajectoire de nos fusées d'un endroit plus éloigné d'où l'on pouvait très bien voir toute la traînée rectiligne laissée par le fumigène.
A signaler qu'au cours de ces essais, nous avions eu une difficulté pour l'utilisation du champ de tir. Nous devions faire pour chaque tir une demande en bonne et due forme auprès de l'ETBS (Etablissement Technique de Bourges) qui gérait le champ de tir. Les premières autorisations nous furent accordées sans problème, sans doute signées de façon routinière avec beaucoup d'autres par le directeur. Mais un jour, celui-ci remarqua avec effroi que nous tirions des projectiles en l'air sans savoir du tout dans quelle direction ils allaient retomber. C'était absolument contraire aux règles du champ de tir et les autorisations nous furent refusées. Il fallut l'intervention personnelle du directeur de l'Ecole Centrale de Pyrotechnie pour que les autorisations nous soient à nouveau accordées !
Nos fusées étaient au point. Pourtant, nous eûmes quelque temps plus tard une fort mauvaise surprise. Alors que nous croyions être les seuls à avoir été chargés de cette étude, nous apprîmes que nous avions des concurrents. J'appris plus tard que deux types de fusées devaient être utilisés pour l'étude de la propagation de l'onde de choc des premières explosions atomiques. Les autres fusées devaient monter plus haut et laisser une traînée inclinée à 60 degrés. La répartition des tâches avait été bien déterminée : la réalisation des fusées verticales avait été confiée à la DEFA (Direction des Etudes et Fabrications d'Armement, dont je dépendais) et les autres à l'Armée de l'Air qui, n'ayant pas les moyens appropriés pour les réaliser, les avait sous-traitées à des sociétés industrielles privées mises en concurrence. Rien à redire à cela, sauf que nous aurions pu réaliser tout aussi bien, nous aussi, les fusées montant obliquement et que, fortement attaché à la notion de service public, j'étais assez choqué par ce recours à des sociétés privées. Mais ce qui était vraiment choquant c'est que l'Armée de l'Air, non satisfaite d'avoir été chargée seulement de la réalisation des fusées obliques, avait pris l'initiative de commander des études concernant aussi les fusées verticales. Pourquoi y a-t-il tant de gens qui passent plus de temps à s'accaparer le travail des autres qu'à faire consciencieusement celui qui leur est confié ? Toujours est-il que l'Armée de l'Air revenait à l'assaut en proposant un concours pour départager les concurrents.

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Le concours fut organisé à Bourges, sur le polygone de tir, par deux officiers de l'Armée de l'Air qui étaient à la fois juge et partie. Mais, il y avait aussi comme arbitres deux jeunes ingénieurs du Commissariat à l'Energie Atomique, un polytechnicien et un centralien. J'ai oublié leurs noms, mais ils étaient tous deux monosyllabiques et Puydebois n'eut aucun mal à leur trouver le surnom de "Zig et Puce", les héros de bandes dessinées très connues. Il y avait quatre concurrents : nous-mêmes et trois sociétés privées. Chacun devait présenter deux engins, ce qui faisait huit en tout. Ils devaient être tirés simultanément à partir d'emplacements équidistants et le jury, de même que les concurrents, se tenait en un endroit convenablement placé pour bien observer et comparer. Ce tir devait de plus être filmé et photographié par des techniciens du Polygone pour que le classement du concours soit établi de façon irréfutable ne laissant place à aucune contestation.
Les préparatifs terminés, arriva le moment décisif du tir. Puydebois et moi étions très tendus, moins inquiets pour nos propres fusées que nous savions tout à fait au point, qu'anxieux de voir comment allaient fonctionner celles de nos concurrents. Contrairement à nos fusées dont la trajectoire était stabilisée par un mouvement de rotation axiale, toutes les fusées concurrentes étaient munies d'ailettes arrière.
Le tir eut lieu. Nos deux fusées montèrent tout droit en laissant derrière elles deux belles traînées de fumée, parfaitement parallèles, bien rectilignes, verticales et régulières. A côté, les fusées de nos concurrents offraient un singulier spectacle. Elles montaient en hésitant, en changeant de direction de façon imprévue, en libérant par à coups des bouffées de fumée qui n'arrivaient même pas à former une ligne en pointillé. Elles laissèrent dans le ciel des traces chaotiques qui se croisaient entre elles. Puydebois et moi échangeâmes un bref regard, puis détournâmes rapidement les yeux l'un de l'autre, ayant beaucoup de mal à retenir un fou rire qui nous prenait au ventre. Les deux techniciens qui nous assistaient avaient eux aussi beaucoup de mal à garder leur sérieux. Les deux officiers de l'air faisaient une tête d'enterrement. Tout le monde se quitta fort poliment, sans rire, ni faire aucun commentaire. Mais notre soulagement et notre joie étaient à leur comble !

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Nous pensions que ce concours avait définitivement scellé le choix de nos fusées. Mais, l'Armée de l'Air, fort dépitée, n'abandonna pas aussi rapidement la partie. Et que faisaient donc les autorités de la DEFA pour nous défendre ? Nos fusées, qui n'étaient qu'un tout petit détail parmi les nombreuses tâches dont cette importante direction était chargée, ne semblaient pas du tout les préoccuper. Un délai fut accordé à nos concurrents pour parfaire la mise au point de leurs fusées et un autre concours fut organisé quelques mois plus tard sur le champ de tir de Colomb-Béchar, au Sahara. L'organisation de ce concours était encore sous la responsabilité des deux officiers de l'armée de l'air que nous avions rencontrés à Bourges, mais les modalités en avaient été fixées par Zig et Puce, les deux ingénieurs du Commissariat à l'Energie Atomique. L'expérience devait se faire de nuit. On devait gonfler un gros ballon d'hydrogène qui soulèverait en l'air une bombe de magnésium. Le ballon et la bombe qui lui était suspendue seraient immobilisés en l'air au moyen de quatre câbles fixés au sol. Les fusées, objet du concours, seraient tirées à côté, à partir de points équidistants. Trois secondes après leur départ, on ferait exploser la bombe de magnésium afin de produire une vive lueur qui devait éclairer les traînées de fumée. Le tout serait alors photographié, ce qui permettrait de départager les concurrents.
D'ailleurs, il ne nous restait plus que deux concurrents, le troisième ayant déclaré forfait. Je me souviens particulièrement bien de l'un d'eux, bien que j'aie complètement oublié le nom de l'entreprise qu'il représentait. Il était complètement chauve et son crâne brillant avait une forme un peu pointue. Il n'avait pas l'air du tout d'être un plaisantin. Puydebois lui avait trouvé le surnom très approprié de "Tête d'obus".
Deux tirs étaient prévus pour le concours et ils devaient s'effectuer en deux nuits différentes. La première nuit arriva. Dans le calme du désert tous les préparatifs furent effectués sans problème et le tir eut lieu exactement comme prévu. Puydebois et moi, toujours assistés par nos deux techniciens, n'étions plus inquiets : la démonstration de nos concurrents à Bourges nous avait bien rassurés ! Il aurait été bien invraisemblable qu'ils aient amélioré leurs engins de façon à égaler ou surpasser les nôtres. En effet, malgré quelques progrès réalisés par nos concurrents, le tir confirma à l'évidence la supériorité incontestable de nos engins.
Le second tir fut tout de même organisé une nuit suivante. Le ballon d'hydrogène souleva dans le ciel la bombe au magnésium et on le fixa en l'air, à la position prévue, à l'aide des quatre câbles attachés au sol. Mais soudain, le vent se leva. Le ballon fut secoué dans tous les sens et la bombe qui lui était suspendue ballottait de tout côté. Une rafale plus forte que les autres poussa le tout à l'extrémité d'un seul câble complètement tendu alors que les trois autres pendaient lamentablement. Le résultat fut que le ballon et sa bombe toujours autant secoués se mirent à descendre dangereusement vers nous. Tout ceci était explosif. Nous prîmes tous nos jambes à nos cous et nous nous sauvâmes le plus vite possible. Les deux officiers de l'armée de l'air prirent la décision d'annuler le tir.
Finalement, nos fusées fumigènes furent définitivement choisies pour contribuer à l'essai de la première bombe atomique française dont nous apprîmes très confidentiellement qu'il aurait lieu d'ici quelques mois en plein cœur du Sahara. On nous commanda deux séries de dix fusées avec les rampes de lancement correspondantes.

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Le grand jour approcha. En janvier 1960, nous partîmes sur le site d'expérimentation de Reggane où devait avoir lieu cet essai de la plus haute importance. Je fus accompagné par un autre ingénieur militaire de l'Ecole Centrale de Pyrotechnie, un peu plus ancien que moi, qui n'avait rien à faire là-bas, mais qui avait été tout content de profiter d'une place de spectateur qu'on lui avait proposée. Il s'appelait Hervé (son nom de famille) et il fut mon compagnon pendant tout mon séjour à Reggane. Nous nous entendions fort bien.
Nous atterrîmes le soir à la nuit, par un avion militaire, sur la piste qui avait été construite à Reggane. Les personnes qui nous accueillirent furent plutôt étonnées de me voir débarquer avec ma boîte d'alto à la main. Le but de cette mission n'était pas du tout de faire de la musique ! Pourtant, très assidu et consciencieux dans mes études d'alto, j'avais tenu à apporter mon instrument afin de profiter au mieux des temps morts qui pourraient se présenter. Hervé et moi fûmes logés dans la même chambre d'un grand immeuble à structure métallique qui était encore en construction (voir photo ci-contre.P.Billaud), tandis que Puydebois et les deux techniciens furent logés à un endroit légèrement différent.
Comme il faisait nuit, nous n'avions encore rien vu du paysage, mais le lendemain matin, en regardant par la fenêtre de notre chambre qui était située à l'étage supérieur du bâtiment, nous découvrîmes, au-delà de diverses installations au premier plan, une étendue infinie de sable aboutissant à une ligne d'horizon parfaitement rectiligne qui séparait le sable gris clair du ciel tout bleu. C'est dans cette direction que s'élevait, à soixante kilomètres de distance, la tour métallique de cent mètres de hauteur où devait être installée la bombe atomique. C'était trop loin pour qu'on puisse la voir. L'endroit précis où était située cette tour s'appelait le "point zéro".
Notre petit groupe (cinq personnes en tout), chargé des fusées fumigènes, était beaucoup trop petit pour être indépendant. On nous rattacha administrativement à une équipe beaucoup plus importante, celle du Laboratoire Central de l'Armement, un laboratoire situé à Arcueil et qui, comme l'Ecole Centrale de Pyrotechnie, dépendait de la DEFA. Cette équipe avait travaillé sur tous les problèmes de photographie et de cinématographie ultrarapide et avait conçu des appareils destinés à photographier et filmer l'explosion avec des temps de pose d'une petitesse incroyable. Elle était elle-même rattachée à la "direction des essais" du centre d'expérimentation. On nous fournit, comme à tous les membres de cette direction, une casquette à gros carrés jaunes et rouges pour nous distinguer de ceux qui étaient rattachés à la "direction engin" qui portaient des casquettes différentes et travaillaient sur la bombe proprement dite. Nous étions tous, de même que tous les militaires présents, placés sous la haute autorité du Général Ailleret, le grand chef de toutes les opérations.
Je retrouvai, dans l'équipe du Laboratoire Central de l'Armement, deux de mes anciens camarades de l'ENSAr : Deffrenne et Loustalot. Ils firent mettre une jeep à notre disposition, ainsi qu'un véhicule plus gros pour emporter les fusées et les rampes de lancement que nous devions aller installer aux emplacements qui nous seraient indiqués. Ils nous encouragèrent aussi à prendre de la main-d'œuvre locale, des habitants d'oasis plus ou moins lointaines qui avaient été embauchés pour travailler sur le champ de tir et qui maniaient surtout des pioches et des pelles. Cette main-d'œuvre était désignée par le sigle "PLBT" qui signifiait "Populations Laborieuses du Bas T..." (je ne me souviens pas du mot correspondant au T, mais il correspondait à la région dont ces populations étaient originaires). Ils étaient manifestement en surnombre et on nous en fournit une dizaine qui pourraient nous être utiles pour niveler le sol aux endroits où devaient être installées nos rampes de lancement.
Nous partîmes dans notre jeep, tout droit sur la piste rectiligne qui menait au "point zéro", suivis par le camion qui transportait nos fusées, bien emballées dans des étuis appropriés, et les éléments non encore assemblés des rampes de lancement, eux aussi bien rangés et emballés. Et suivait encore, par derrière, le véhicule transportant nos "PLBT". Nous dépassâmes la base avancée de Hammoudia où il y avait quelques casemates en béton et nous continuâmes en direction de la haute tour métallique, maintenant bien visible, qui avait été construite au "point zéro". Tout le long de la piste on voyait à gauche une véritable exposition de tout le matériel de l'armée française. Il y avait des véhicules de tous genres, des tanks, des canons, des avions, des radars et même toute une armée de mannequins portant différents uniformes. Les militaires devaient tester sur chacun de ces matériels l'effet d'une explosion atomique à différentes distances.
On nous indiqua les points exacts où nos rampes de lancement devaient être installées. Il y en avait dix. Ils étaient régulièrement espacés de cent mètres sur une ligne droite partant de la tour du "point zéro". Le plus proche était situé à deux cents mètres de la tour. Nous ouvrîmes nos emballages et nous nous mîmes à l'ouvrage. Le sol sableux était suffisamment plat pour qu'il n'y ait aucun besoin de recourir aux "PLBT" pour le niveler. Accroupis sur le sol, ils nous regardaient travailler et faire nos réglages. Puis l'un d'eux eut l'idée de prendre l'un des étuis vides d'où nous avions sorti quelques unes de nos fusées et il se mit à tambouriner dessus avec ses doigts, aussitôt imité par tous ses compagnons. Nous avons poursuivi notre travail au son insolite d'un ensemble de batterie improvisé. Nous en avions les oreilles cassées. Mais, pour le lendemain, notre travail n'étant pas terminé, j'ai bien précisé à mon camarade Loustalot que nous n'avions aucun besoin des "PLBT".
Le soir du deuxième jour, nous avions terminé. Nos dix fusées étaient toutes prêtes à être lancées. Nous avions cinq jours d'avance sur la date qui nous avait été fixée et celle-ci était elle-même en avance d'une semaine sur la date prévue pour le "jour J", le jour où l'on ferait exploser la bombe. Nous allions donc avoir beaucoup de temps de libre. Un système de sécurité empêchait bien sûr la possibilité de toute mise à feu accidentelle de nos fusées.
Le lendemain matin, profitant de ce temps libre, je sortis mon alto et commençai à jouer dans ma chambre pour travailler les études et différents morceaux que je devais préparer pour mes études à l'Ecole Nationale de Musique de Bourges. Mon compagnon Hervé était sorti et toutes les chambres voisines semblaient être vides, ce qui était bien normal car c'était l'heure à laquelle chacun était certainement sorti pour son travail. Je jouais en toute bonne conscience, ne croyant gêner personne.
Pourtant, Loustalot vint me voir le soir avec un air grave. Il se trouvait par hasard que la chambre voisine était justement occupée par le Directeur des essais en personne, qu'il m'avait entendu, que sans rien me dire il avait enquêté sur celui qui n'avait rien d'autre à faire que de la musique et qu'il était remonté facilement à l'équipe du Laboratoire Central de l'Armement dont je faisais partie. De plus, en jouant ainsi dans ma chambre, je gênais des personnes qui, ayant du travail à faire la nuit, se reposaient pendant la journée ! Je devais bien sûr renoncer complètement à jouer de l'alto dans ma chambre et de plus, bien que notre travail fût terminé, il ne fallait surtout pas paraître inactif. Il fallait paraître très occupé !
Le lendemain matin, je repartis avec Hervé et notre petite équipe sur le site de nos fusées. Nous y passâmes toute la matinée à ne rien faire, mais en tâchant d'avoir l'air de faire un travail très important. Et nous recommençâmes ainsi tous les jours suivants.
Un après-midi, j'eus l'idée d'utiliser la jeep qui était à notre disposition pour explorer un peu les environs. Il y avait une piste qui partait dans une direction différente et j'étais très curieux d'en explorer au moins une partie. Elle était d'ailleurs fort fréquentée par d'autres véhicules militaires et il n'y avait aucune raison qu'on nous remarquât. Je partis donc avec Puydebois et nos deux techniciens tandis qu'Hervé s'occupait à autre chose. Nous arrivâmes en vue d'une petite butte située à quelque distance du côté droit de la route (voir photo P.B. ci-dessous).
Elle était couronnée par ce qui semblait être les ruines d'une ancienne forteresse. On pouvait facilement y aller à pied. C'était un but d'excursion tout trouvé. Mais que faire de notre jeep ? Il n'était assurément pas recommandé d'abandonner un véhicule militaire au bord de la route ! Pourtant ce n'était pas bien loin, il n'y en aurait pas pour longtemps et, pour être bien sûr de retrouver notre jeep au retour, Puydebois trouva un système pour la mettre en panne afin qu'on ne puisse pas la faire démarrer en notre absence. Nous partîmes à pied et arrivâmes bientôt à la butte. En haut, il y avait en effet quelques morceaux de murs en ruine, rien de bien spectaculaire, mais ça valait tout de même la peine d'y venir voir. Nous ne perdîmes pas de temps et fîmes vite demi-tour pour retourner à notre jeep. Mais lorsque nous arrivâmes à la piste, elle n'était plus là. Elle avait bel et bien disparu ! Et ceci malgré la précaution prise par Puydebois. Nous restâmes un moment interloqués, puis nous entreprîmes de rentrer "en stop", en nous faisant prendre par l'un des camions qui passaient de temps en temps.
De retour à Reggane, très ennuyé par cette aventure, je suis allé aussitôt voir mon camarade Loustalot. C'est lui qui nous avait fourni la jeep ! Dès qu'il entendit cette histoire, il prit soudain un air consterné que je ne lui connaissais pas, lui qui était habituellement de bonne humeur et prêt à plaisanter. Après un temps de réflexion, il me dit qu'il fallait essayer au plus vite d'arrêter à tout prix cette affaire avant qu'elle ne remonte directement jusqu'au Général Ailleret en personne, auquel cas nous risquerions de très graves sanctions. I1 s'y employa du mieux qu'il put et il réussit en effet à récupérer notre jeep qui avait été confisquée par la police militaire. Le rapport correspondant fut arrêté et ne parvint jamais au Général Ailleret. Mais l'alerte avait été chaude !
Il y avait beaucoup de monde à Reggane et il en arrivait de plus en plus chaque jour à l'approche du "jour J". Ce "jour J" n'était d'ailleurs pas déterminé exactement. Il dépendrait des conditions météorologiques et surtout de la direction du vent qui devait entraîner dans une direction convenable les retombées radioactives. Tous les civils, y compris ceux qui comme moi et mes camarades n'étaient pas de vrais militaires, se côtoyaient et se rencontraient par hasard et sans aucune préséance au moment des repas à la grande cafétéria libre service. On y voyait pêle-mêle toutes sortes de gens. Qu'avaient-ils donc tous à faire ici ? Certains avaient pour sûr un travail bien précis et indispensable, mais pour la plupart des autres on se demandait quel était leur rôle ou du moins leur rôle présent après qu'ils aient peut-être participé de près ou de loin à quelque calcul ou quelque stade intermédiaire de l'étude et de la réalisation de la bombe. En tout cas, il semblait que chacun s'efforçât d'avoir un air aussi important que possible. Il y avait parmi tous ces gens quelques personnes connues et je me souviens en particulier du docte professeur Yves Rocard, père du futur premier ministre Michel Rocard.
Il y eut, en comptant aussi tous les militaires, jusqu'à 6 000 personnes (je crois) qui sont venues participer ou assister à ce tir si attendu. J'eus l'occasion de rencontrer plusieurs de mes anciens camarades de classe, tel que Noël (son nom de famille) que je n'avais pas revu depuis le lycée de Troyes et qui était maintenant officier après avoir réussi le concours de "Saint-Cyr" (la prestigieuse école qui forme les officiers de l'armée de terre) et Gazet que j'avais connu dès la classe de sixième au lycée de Troyes alors que nous étions âgés d'à peine plus de dix ans. Lui, je l'avais revu après le lycée car il était entré comme moi à Polytechnique. Il en était sorti comme officier, ce qui pouvait surprendre car c'était un garçon d'allure plutôt chétive et timide ne correspondant pas du tout à l'idée qu'on se fait habituellement d'un militaire. Et je rencontrai aussi Rieunier, un ancien camarade de la classe d'hypotaupe du lycée Saint-Louis, mais je n'eus le loisir d'échanger avec lui que quelques mots. Il avait réussi le concours de l'Ecole Centrale et il effectuait maintenant son service militaire. Il était l'aide de camp du Général Ailleret, notre grand chef, et il suivait toujours le général comme son ombre.
Mon camarade Hervé, grâce à ses relations avec d'autres ingénieurs militaires qu'il connaissait et qui travaillaient directement sur la bombe elle-même, obtint pour lui-même et pour moi l'autorisation exceptionnelle de monter dans la fameuse tour du "point zéro" pour y voir la "bombe". On nous en expliqua même le fonctionnement malgré le secret qui entourait tout ce qui la concernait. En fait, ça ne ressemblait pas le moins du monde à une bombe, mais à un très gros engin de laboratoire, très complexe avec de nombreux fils électriques destinés à faire toutes sortes de mesures. C'était très impressionnant de se trouver là, au point précis où allait s'amorcer la fameuse explosion.
Je désirais toujours travailler mon alto, mais où ? J'étais à la recherche d'un endroit discret, mais ce n'était pas facile à trouver ! Je découvris un petit bâtiment préfabriqué qui était occupé dans la journée par des "PLBT" (les "populations laborieuses" locales), mais qui était vide dans la soirée et dans la nuit. La porte de ce bâtiment restait ouverte et je pouvais donc y entrer. Je choisis cet endroit pour mes pratiques musicales. Je m'y faufi1ais le soir à la nuit, le plus discrètement possible, en tâchant qu'on ne remarquât pas en cours de route la boîte d'alto que j'emportais avec moi. Je m'y installais dans l'obscurité et travaillais des gammes, des exercices et des passages d'études que je connaissais par cœur et que je pouvais réviser de tête silencieusement dans ma chambre. Cet endroit n'était pourtant pas idéal, car on pouvait m'entendre à travers les murs et j'étais parfois dérangé par des importuns qui venaient par curiosité chercher l'origine des sons.
Mais avant la fin de mon séjour, je découvris un endroit bien meilleur et même idéal. Il y avait en bordure de Reggane, tout près du bâtiment où j'étais logé, une sorte de falaise qui plongeait vers une partie plus basse du désert, du côté opposé à la direction du "point zéro". La raideur de cette falaise était atténuée en plusieurs endroits par une pente de sable et il était possible de descendre. J'allai explorer ces lieux et j'eus la très bonne surprise de découvrir, au pied de la falaise, une grotte d'assez grande dimension. C'était le lieu rêvé pour venir y travailler mon alto ! Je trouvai à proximité deux vieux bidons rouillés. L'un d'eux pourrait me servir de siège et l'autre de support pour ma boîte d'alto contre laquelle je pouvais appuyer mes partitions. Je remontai avec peine la pente de sable, retournai aussitôt dans ma chambre y chercher mon alto et mes partitions et revins à la grotte, craignant surtout qu'on me remarque en cours de route. Une fois que j'étais arrivé, plus personne ne pouvait me voir ni m'entendre. C'était un véritable lieu de retraite. Je pouvais y travailler mon alto pendant des heures sans déranger qui que ce soit. La date du "jour J" était repoussée de jour en jour à cause de conditions météorologiques défavorables et j'espérais que cela allait durer le plus longtemps possible pour continuer à profiter au mieux des conditions idéales que j'avais enfin trouvées pour mes études d'alto. Mais le "jour J" arriva très vite, à peine trois jours après ma découverte de la grotte.

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Nous étions le 12 février 1960 et l'ordre fut donné que tout fût prêt pour le tir qui devait avoir lieu le lendemain matin, trente minutes avant le lever du soleil. Je retournai sur le site de nos fusées fumigènes avec mon équipe, comme nous le faisions d'ailleurs tous les matins pour bien montrer que nous avions du travail à faire et que nous n'étions pas inactifs, et nous y fîmes, avec la plus grande application, les derniers réglages, en particulier celui de la verticalité des tubes qui maintenaient nos fusées en position de départ. Toutes les rampes étaient reliées entre elles et à la tour du "point zéro"par une longue ligne électrique posée sur le sol sableux. C'est par cette ligne que devait être commandé le départ de nos fusées, trois secondes exactement avant l'instant de l'explosion. Puydebois en vérifia méticuleusement tous les contacts. Notre travail terminé, nous retournâmes à Reggane, mais nous devions revenir plus tard pour enlever le système de sécurité qui protégeait nos fusées d'une fausse manœuvre éventuelle qui aurait pu déclencher leur départ intempestif. Nous revînmes donc dans la nuit, quelques heures avant l'"heure H" à laquelle devait être commandée l'explosion. Tout était silencieux et parfaitement calme. Mais en haut de la tour, tout près de nous, on voyait des lumières qui allaient et venaient. Là haut aussi, on s'activait aux derniers préparatifs. Puydebois, regardant dans cette direction, nous dit d'un air malicieux et pas trop inquiet : "Imaginez qu'ils fassent une fausse manœuvre et que ça explose maintenant !". Après avoir fini de débrancher le système de sécurité, nous repartîmes sur la piste obscure en direction de Reggane. Ce n'était certes pas le moment de s'attarder là !
Mais mon rôle n'était pas terminé. L'équipe du Laboratoire Central de l'Armement, à laquelle nous étions rattachés et qui était chargée de la photographie, cinématographie et de toutes les mesures optiques concernant l'explosion, devait aller récupérer des films et enregistrements à quelques kilomètres du point zéro peu de temps après l'explosion. Loustalot et Deffrenne nous avaient proposé, à Hervé et à moi, de faire partie d'une des équipes qui seraient chargées d'aller récupérer ces enregistrements et, sans hésiter la moindre seconde, nous avions accepté leur proposition. Tandis que Puydebois et nos deux techniciens continuaient vers Reggane, Hervé et moi restâmes à la base avancée de Hammoudia à quinze kilomètres du point zéro. C'est de là que nous aurions le privilège d'assister aux premières loges, à l'explosion.
Il ne resta guère qu'une cinquantaine de personnes environ à la base avancée de Hammoudia : les plus hauts chefs qui étaient sans doute fort occupés dans la casemate bétonnée du poste de commandement et les équipes qui devaient aller récupérer les enregistrements après l'explosion. Dans une salle souterraine, nous revêtîmes l'équipement qui nous avait été fourni et qui se composait d'une combinaison étanche toute blanche nous couvrant tout le corps de la tête aux pieds, d'une large lunette noire extrêmement sombre qui s'appliquait contre la figure de façon étanche* et sans doute aussi d'un masque à gaz, mais ça je ne m'en souviens pas car de toute façon nous ne l'avons pas utilisé (Note* : J'ai conservé ces lunettes et c'est avec elles que j'ai observé, du sommet du Mauna Loa (4 169 mètres) aux Iles Hawaii, l'éclipse totale de soleil du 11 juillet 1991 en me gardant bien de dire leur provenance à aucune des quelques personnes de nationalités diverses qui se trouvaient avec moi, malgré les questions indiscrètes qui m'étaient posées à propos de ces lunettes très insolites). On nous fit asseoir dehors, sur le sol sableux, le corps replié sur lui-même, le dos tourné au "point zéro", avec la recommandation absolue de bien fermer les yeux avant l'instant de l'explosion malgré les grosses lunettes noires et le fait qu'ils regardaient dans l'autre sens. L'attente était de plus en plus nerveuse. L'aube approchait, il ne faisait plus tout à fait nuit. Le compte à rebours commença, annoncé par une voix dans un haut parleur : cinq minutes, quatre minutes,..., une minute, puis vint le tour des secondes. On en arriva à cinq, quatre, trois, deux, un. La tension était à son comble.
Soudain à l'instant précis du zéro, qui ne fut sans doute pas prononcé, une vive lueur apparut dans mes yeux fermés et bien protégés par mes lunettes et je sentis tout mon corps traversé par une intense bouffée de chaleur. C'est sûr, l'explosion avait réussi ! Il n'y avait eu aucun bruit. Nous nous mîmes debout et nous nous retournâmes vers le "point zéro" en prenant grand soin de ne pas enlever nos lunettes. Un spectacle fantastique s'offrait à nous : une boule lumineuse de toutes les couleurs et aux contours bourgeonnants grossissait et montait dans le ciel. Les couleurs tourbillonnaient violemment à l'intérieur et changeaient sans cesse. Sa clarté diminuant, nous pûmes bientôt retirer nos lunettes noires pour mieux l'observer. Elle commença à prendre la forme d'un gros champignon enflammé. Hervé, qui était à côté de moi, me poussa du coude et me dit : "tu as vu tes fumigènes ?". Que j'étais bête ! Tellement fasciné par le spectacle de l'explosion, je les avais complètement oubliés . Et pourtant ils étaient bien là. Juste à droite du champignon, les traînées de fumée montaient vers le ciel. L'onde de choc les avait tordues et elles avaient toutes un coude caractéristique à peu près à la même hauteur.
Alors que tout avait été parfaitement silencieux, nous fûmes tout à coup violemment secoués par une terrible détonation suivie par un vacarme infernal qui roulait et grondait de façon terrifiante. L'onde de choc était arrivée. Nous l'avions complètement oubliée. Je me sentis bondir en l'air à un bon mètre de hauteur, d'autres se retrouvèrent projetés sur le sol. Le vacarme passa et le silence revint.
Au-dessus du champignon enflammé, se forma un grand dôme blanchâtre au contour très net et tout irisé de lumière. Il monta très haut dans le ciel en prenant une forme de moins en moins nette et sa base absorba progressivement le champignon de lumière qui perdait peu à peu de son éclat. Les traînées de mes fusées furent elles aussi absorbées et il ne resta plus qu'un immense nuage blanc qui continuait à monter et à grossir démesurément au-dessus de nos têtes, un énorme champignon de fumée qui commençait à déborder au-dessus de nous. Deffrenne, très inquiet, dit : "Ils se sont trompés ! Le vent ne souffle pas dans la bonne direction. Le nuage vient vers nous !". Mais ce n'était sans doute qu'une impression et personne d'autre ne s'inquiéta.
Tel fut le spectacle inoubliable de cette explosion. Je l'ai décrit aussi précisément que possible, tel que ma mémoire me l'a restitué. Il se peut qu'il y ait des inexactitudes que l'examen des films certainement conservés quelque part dans des archives ne manquerait pas de révéler. Que le lecteur veuille bien m'en excuser !
Le temps était venu d'aller récupérer les films et tous les enregistrements qui avaient été faits. Ils étaient répartis en plusieurs endroits. Celui qui nous avait été assigné à Hervé et à moi était une tour métallique d'une vingtaine de mètres de hauteur située vers la droite, à six kilomètres du "point zéro". Nous partîmes dans un véhicule conduit par un chauffeur. Hervé était le chef de mission et moi j'étais l'opérateur radio chargé de communiquer avec le poste de commandement. Nous emmenions avec nous deux spécialistes qui étaient chargés de monter en haut de la tour par l'échelle qui était fixée à la structure métallique afin d'y récupérer les précieux enregistrements. Hervé avait un compteur de Geiger qui lui permettait de mesurer la radioactivité à laquelle nous étions exposés et je communiquais régulièrement le résultat de ces mesures au poste de commandement avec un sigle spécial qui permettait d'identifier notre véhicule. La radioactivité des zones traversées restant très inférieure aux normes de sécurité, on nous donnait l'ordre de continuer. Nous regardions avec curiosité en direction du "point zéro". La haute tour où était installée la "bombe" avait complètement disparu et l'on apercevait au sol, trop loin et trop oblique pour qu'on puisse la voir correctement, une grande étendue noire qui pouvait bien avoir un kilomètre de diamètre. Nous arrivâmes à notre tour. Hervé, le chauffeur et moi restâmes au pied, dans le véhicule, et les deux spécialistes montèrent récupérer les films. Puis nous retournâmes à Hammoudia ayant accompli notre mission.
On nous fit descendre dans la salle souterraine où nous avions revêtu nos combinaisons étanches. Nous nous mîmes tout nus et on nous doucha les uns après les autres avec un jet énergique qui nous fouettait tout le corps. Puis nous remîmes nos habits personnels qui avaient été soigneusement rangés à des endroits appropriés.
Nous retournâmes à Reggane. Tout le matériel militaire qui avait été disposé à proximité de la piste dans un ordre impeccable offrait un spectacle chaotique, retourné dans tous les sens. A Reggane, nous retrouvâmes la foule de gens qui avaient assisté de loin à l'explosion. Il y avait une atmosphère de liesse. Après les fatigues de la nuit et toutes ces émotions, nous allâmes manger de très bon appétit à la cantine, puis nous reposer dans nos chambres.
A noter, pour terminer, que l'un des deux officiers de l'armée de l'air qui avaient tant fait pour s'opposer à nos fusées fumigènes, celui qui était capitaine et qui se nommait Saunois, s'était distingué en pilotant un avion à travers le nuage radioactif juste après l'explosion pour y prélever des échantillons de matières de fission.
Toute la presse annonça l'événement par d'énormes titres en première page. On y publia même une photo assez grossière de l'explosion où l'on voyait nettement, à droite, les traînées de mes fusées fumigènes et aussi les traînées obliques des autres fusées qui avaient été lancées par l'armée de l'air (Note : voir un essai de reproduction de cette photo in fine). La puissance de l'explosion avait été plus de quatre fois supérieure à celle d'Hiroshima.
Les commentaires étaient unanimes. La France venait de rejoindre le groupe des grandes puissances, celui des Etats-Unis, de l'Union Soviétique et de l'Angleterre qui, au contraire de la France, avait été bien aidée par les Etats-Unis. C'était comme une revanche contre les humiliations que notre pays avait subies pendant la guerre. Personne à l'époque, sauf peut-être quelques spécialistes qui travaillaient dans leur coin, ne se souciait des effets des retombées radioactives qui étaient dispersées à faible dose à travers le monde entier. En tout cas, ces questions n'étaient pas entrées dans le domaine du grand public. Je me souviens même de paroles incroyables de Paul Chanson, le physicien dont j'ai déjà parlé, professeur-adjoint à l'Ecole Polytechnique et créateur du laboratoire des rayons cosmiques de l'Aiguille du Midi. Pendant un cours qu'il nous avait fait à l'ENSAr en 1958, il nous avait dit qu'il n'y avait pas de raison de s'inquiéter des mutations génétiques qui pouvaient, d'après certaines études, être engendrées par les faibles doses de radioactivité, qu'après tout l'homme était justement le résultat de mutations génétiques qui s'étaient effectuées sur des êtres vivants moins évolués ! J'avoue que, même à cette époque, l'idée d'accélérer artificiellement le cours de l'évolution m'avait quelque peu choqué. Mais, imaginerait-on maintenant qui que ce soit qui prétendrait défendre une telle thèse ? Quelques années auparavant, même les Australiens, si soucieux de leur environnement, acceptaient encore sans problème que les Anglais fissent des essais nucléaires sur un de leurs archipels (les îles Montebello) tout proche de la côte nord-ouest de leur continent.

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(Ci-dessous extrait de presse du 13 (ou 14?) février 1960)

Heure H à Reggane : la bombe explose,

le nuage se transforme en champignon,

s'étend et s'étire vers le sud-est

(Remarque n°1 de Pierre Jamet :
Les traces de mes fumigènes sont bien visibles sur la photo n°1. Elles sont espacées de 100 mètres. L'onde de choc les a déformées. Les traces obliques sont celles des fusées de l'armée de l'air. Elles sont situées plus loin du point zéro et l'onde de choc ne les a pas encore atteintes.)

1 HEURE DU MATIN : Ultime réunion des chefs militaires autour du général Ailleret. "Tout est prêt."
2 HEURES : L'état-major arrive dans la grande salle du P.C., à 15 kilomètres du point zéro. Au milieu de la pièce, une table qui porte 7 boutons.
HEURE " H "- 35' : Le " programme" automatique est déclenché. Au P.C., on suit sur des écrans de télévision les dernières étapes avant la la mise à feu. Seul le général Ailleret pourra arrêter la marche du " robot " qui déclenchera la mise à feu à 7 h. 4'.
HEURE " H " - 14' : A Reggane, le radio-reporter de l'armée laisse son micro ouvert. On entend les trompettes qui sonnent la fin du rassemblement.
HEURE " H " - 2' : Au P.C., le " programme automatique" poursuit ses opérations. Le radio-reporter annonce : "Les hommes viennent de prendre les positions de sécurité : assis au sol, tournant le dos à la tour, la tête entre les genoux. Deux fusées, blanche et orange, viennent de partir.
HEURE " H " - 1' : A Reggane, le radio-reporter signale : " Trois fusées orange viennent de partir à l'instant. Plus que 50 secondes. " Attention ! une fusée rouge vient de partir.
7 H. 4', HEURE " H " : Un formidable grondement retentit. Une boule de feu monte dans le ciel. Mais l'onde de choc mettra 1' 15" pour être perçue à Reggane.
HEURE " H " + 1' : Le radio-reporter décrit la scène : un immense champignon atomique s'élève maintenant dans le ciel, au-dessus des baraques. Le sommet est blanchâtre. La base est mauve. Le champignon se développe maintenant, il s'élargit à la base. La lumière est éclatante. "Ah ! la vache, la lune est pâle à côté", entend-on.
Le radio-reporter poursuit : le sommet prend actuellement la forme d'un immense ballon sphérique, une espèce de comète dont la queue serait de fumée, dont le sommet serait de neige.
Le champignon s'élargit sans cesse. La lueur est toujours forte. Tout à l'heure, malgré mes bras repliés, malgré mes lunettes spéciales, j'ai eu l'impression que la lumière traversait à la fois mon bras, mes lunettes, mes paupières. Il y a maintenant des zones mauves, des zones roses, blanches. La base du champignon se rétrécit sans cesse. Au moment où je termine, le nuage atomique s'étire dans le ciel bleu mais il n'est pas près de disparaître encore. La vie commence à reprendre normalement sur la base.

(Remarque n°2 de Pierre Jamet :
A signaler l'absurdité du commentaire du journaliste : à l'heure "H", un "formidable grondement" ne peut précéder l'arrivée de l'onde de choc aérienne qui mettra d'ailleurs beaucoup plus que 1'15" pour atteindre Reggane à 60 km).



Relu, corrigé, complété, par Pierre JAMET le 6 mars 2000
Edité par Pierre BILLAUD le 7 mars 2000.


(Fin octobre 2001, P.B. reçoit un message d'un témoin de l'expérience intéressé par le récit de Pierre Jamet, et le communique ci-après)


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