C'est la guerre, éclatant l'année de mes vingt ans, qui
m'empêcha de suivre une carrière logique de chercheur. A peine admis à l'X, j'étais
mobilisé le 10 septembre 1939 et envoyé à Fontainebleau comme élève-officier dans
l'arme de l'artillerie coloniale. Renvoyé à l'automne 1940 comme élève à l'Ecole
Polytechnique alors repliée à Lyon et hébergée avec la promotion suivante, très
incommodément, dans une partie des locaux de l'Ecole de Santé Militaire, j'éprouvai les
plus grandes difficultés à me réadapter à la vie scolaire. En plus, peu porté aux
abstractions, je fus immédiatement rebuté par le programme de mathématiques, qui
commençait par les tenseurs. Comble de déveine, j'eus droit à une sévère jaunisse
pendant l'hiver, ce qui me valut la demi-moyenne pendant les six semaines d'absence des
cours et des compositions (Demi-moyenne = système de notation spécial à l'X attribuant
automatiquement aux compositions manquées une note égale à la moitié de la moyenne
obtenue au cours du reste de l'année pour l'ensemble des épreuves - pénalisation
importante, parfaitement injuste pour quelqu'un qui comme moi n'avait rien fait pour
tomber malade). Je passai les examens de fin d'année d'extrême justesse, complètement
dégoûté.
Aussi, lorsque je reçus pendant
l'été 1941 une circulaire de la direction de l'école, proposant aux volontaires une
réintégration immédiate dans l'encadrement militaire d'active, je n'hésitai guère et
répondis affirmativement. C'est ainsi que j'entamai pour de bon une carrière d'officier,
qui commença par un an d'école d'artillerie, à Nîmes. Affecté ensuite au Maroc en
1942, je servis dans le Corps Expéditionnaire Français qui opéra en Italie puis en
France de 1943 à 1945
Désigné pour un séjour colonial à Madagascar vers avril 1945, je
rejoignis Paris pour y attendre mon départ. C'est là que j'appris l'extraordinaire
nouvelle des attaques américaines sur Hiroshima, puis Nagasaki. J'ignorais alors
absolument tout des sciences nucléaires, et me demandais bien comment de telles armes
pouvaient exister et fonctionner. Pendant mon séjour à Madagascar j'eus l'occasion de me
familiariser quelque peu avec les réactions nucléaires, à un niveau modeste de
vulgarisation.
Rentré en France en 1948, je
demandai à préparer le brevet technique, dont le cursus venait juste d'être rétabli à
Paris, afin de me rapprocher dans la mesure du possible d'activités de recherche, et
choisis la spécialité nucléaire parmi les disciplines offertes pour cette préparation.
Je fis ainsi deux ans d'études universitaires en Sorbonne, complétées par un stage
pratique dans le Laboratoire des Rayons X encore dirigé personnellement par Maurice De
Broglie son fondateur, et suivies d'un an d'école d'état-major.
En 1951 mon tour arriva d'un
séjour opérationnel en Indochine, où je passai les 27 mois réglementaires, à
l'état-major du territoire, alors sous le commandement du Général Salan. J'eus là
l'occasion de nouer quelques amitiés solides avec d'autres officiers de l'E-M et des
commandements territoriaux, et de comprendre beaucoup de choses concernant l'armée, la
guerre, les tactiques de combat.
Je
rentrai en métropole en janvier 1954, et après mon congé et une activité de quelques
mois au 4e bureau rue St- Dominique, me trouvai affecté au commandement des armes
spéciales de l'armée de terre (atomiques, biologiques, chimiques), alors sous
l'autorité du Colonel Charles Ailleret, ceci en raison évidemment de ma spécialisation
au brevet technique précédant mon séjour indochinois. Mon nouveau patron commença par
m'expédier à un stage aux Etats-Unis de quatre semaines dans une école militaire de
formation à la guerre atomique, biologique et chimique, au titre des échanges de l'OTAN
dont nous étions partie prenante. Et c'est seulement à mon retour, en novembre 1954, que
je me trouvai engagé progressivement dans ma nouvelle carrière d'atomiste.
Charles Ailleret était un officier
brillant, auréolé de ses états de service dans la résistance et en déportation. Il
s'était intéressé dès 1945 aux possibilités tactiques des armes nucléaires, voyant
en elles la solution idéale et définitive des missions de l'artillerie, et s'était fait
l'avocat efficace du lancement d'un programme atomique militaire significatif par la
France, dont il jugeait le potentiel industriel et scientifique largement équivalent à
celui de l'Angleterre, qui n'avait pas hésité à se doter d'un tel armement. Son action
d'information auprès de divers hommes politiques influents avait directement contribué
aux initiatives gouvernementales qui se concrétisèrent à partir de 1954, juste au
moment de mon retour en France. Une Commission Supérieure des Applications militaires de
l'Energie Atomique avait été créée, avec deux organismes subordonnés : le Comité des
Explosifs Nucléaires, et le Comité du Sous-marin à Propulsion Nucléaire.
Séduit
d'emblée par la classe intellectuelle de mon nouveau chef, je fus d'autant plus surpris
par son attitude lors de notre première entrevue importante en tête-à-tête. Après
m'avoir annoncé qu'il me désignait comme co-rapporteur du comité des explosifs
nucléaires (présidé par le Général Jean Crépin), il entreprit de me brosser un
tableau général de la situation et des perspectives de développement d'un armement
atomique en France. Il se lança alors dans des affirmations ou accusations concernant
plusieurs personnages-clés du Commissariat à l'Energie Atomique (ou agissant dans son
orbite comme le Professeur Yves Rocard) proprement ahurissantes, par leur outrance même
autant que par leur style proche du ragot de concierge. La conclusion était simple : le
CEA et ses alliés ne cherchaient qu'une chose, s'assurer la maîtrise du projet pour
mieux l'étouffer. Privé de tout élément d'information propre, ne connaissant pas
encore les personnes cités, je ne pus que prendre note de ces propos inquiétants et
allai me présenter au Général Crépin, avec qui et pour qui je devais travailler
pendant la durée de ma mission.
Quelques jours plus tard j'assistai
aux côtés du Général Crépin à une réunion présidée par Pierre Guillaumat,
administrateur général du CEA, au cours de laquelle divers projets furent examinés, en
particulier le lancement et le financement d'une troisième pile plutonigène à uranium
naturel-graphite-gaz, et d'une usine d'extraction chimique du plutonium, le tout à
construire à Marcoule à la suite des piles G1 et G2 en chantier. Je fus vite rassuré,
car les représentants du CEA manifestaient une volonté d'aboutir et d'abréger les
délais parfaitement évidente. Je m'empressai de communiquer au Colonel Ailleret cette
impression très favorable qui démentait largement les interprétations dont il avait cru
bon de me faire part. J'y mis toute la conviction possible, mais il ne fit pas de
commentaire, semblant tout de même quelque peu ébranlé.
Pour
être complet il faut mentionner l'existence à cette époque, au sein de la Direction des
Etudes et Fabrications d'Armement, grand service d'état chargé de pourvoir l'armée de
terre en matériel moderne de combat, d'une section atomique créée en 1952 sans mission
précise, sous les ordres de l'Ingénieur principal Chanson, et forte d'une dizaine de
techniciens et ingénieurs, dont le jeune Paul Bonnet. J'avais connu Chanson lors de mon
stage chez Maurice de Broglie. Il était à l'époque officier du corps des transmissions
et se recyclait scientifiquement au laboratoire de physique atomique du Collège de
France, où il essayait de construire un microscope protonique, avec plusieurs collègues
chercheurs dont le capitaine Pierre Maurin. Chanson s'était ensuite fait intégrer dans
le corps des ingénieurs militaires de l'armement. Des contacts fréquents existaient
entre le labo du Collège de France et celui où j'étudiais, ce qui me permit de
connaître ces personnes au cours des années 1948 à 1950, en plus d'Henri Piatier,
ingénieur des poudres, Jacques Jacquesson, artilleur, en stage au même labo que moi, et
quelques autres dont je ne puis retrouver les noms. A mon retour en France en fin 1954,
l'affectation aux Armes Spéciales me replongea dans ce microcosme des premiers atomistes
militaires français, dispersé dans les divers points de chute liés au nucléaire.
Piatier était au CEA, directeur de cabinet du Haut-Commissaire Francis Perrin. Jacquesson
commandait le Groupement Y implanté au Fort d'Aubervilliers, où étaient étudiés les
moyens et méthodes de protection contre les effets des armes nucléaires. Et Maurin
était à l'état-major d'Ailleret, conseiller technique apparemment privilégié
(probablement la source principale des informations tendancieuses sur le CEA dont le
Colonel m'avait gratifié).
Ce
fut donc pour moi une autre surprise de constater que le Colonel Ailleret ne semblait
faire aucun cas de l'équipe Chanson, pourtant toute désignée pour constituer le noyau
éventuel d'un futur service d'étude des applications explosives de l'atome, puisque
qualifiée scientifiquement, et appartenant de surcroit à la défense nationale. En fait
j'appris très rapidement que le Colonel Ailleret faisait travailler son Etat-Major à
l'élaboration d'un plan secret, dit Plan K103, remplacé bientôt par une nouvelle
version K104, proposant la création d'organismes spécialisés, fixant les orientations
scientifiques des études, et chiffrant le financement nécessaire. Ce devait être là la
contribution du commandement des armes spéciales aux réflexions menées par le comité
Crépin. Selon ce projet la mission détudier et fabriquer des explosifs nucléaires et
des armes éventuelles aurait été assumée par une "Division militaire du
CEA", dépendant de ce dernier sur le plan technique, mais placée sous les ordres du
ministre des Armées pour ses programmes et ses crédits. Je n'ai jamais compris comment
le Colonel Ailleret, si lucide et logique dans ses conceptions d'emploi des armes, avait
pu cautionner et recommander un montage aussi boiteux.
Comment en effet imaginer un
organisme de recherche et de réalisation, appelé à un grand développement, qui soit
efficace en dépendant de deux autorités distinctes, de l'une au plan technique, de
l'autre au plan financier ? Qui désignerait le chef de cet organisme ? Que signifiait
exactement "relever sur le plan technique du CEA" ? D'un point de vue de simple
bon sens, il était évident que le CEA, dont la mission englobait explicitement le
domaine de la défense (ordonnance de 1945), ne pourrait jamais accepter une
responsabilité technique réelle sans avoir aussi l'initiative et la maîtrise des
investissements et du rythme de ceux-ci. Je découvris ainsi dans ce petit monde des
atomistes militaires bien des méfiances, voire des hostilités, entre des équipes
naissantes qui auraient dû au contraire tout faire pour grouper les pauvres moyens
existants. S'agissait-il de rivalités de chefs, de clans ? Je ne saurais répondre avec
certitude, mais l'ambiance, pour un néophyte parachuté comme moi, était vraiment
décourageante. Surtout je sentais fortement à quel point, les décisions de principe
ayant été prises au niveau gouvernemental, il était urgent que quelque part on se mette
au travail sans trop se demander dans quelle organisation précise on serait intégré, et
dans quelles conditions. Au contraire, des propos acides, des affirmations graves autant
que gratuites, étaient lancés au risque de faire des dégâts irréparables, de retarder
ou même bloquer l'avancement des projets. Par exemple, invité à participer à une
réunion d'information organisée par le commandement des armes spéciales au bénéfice
d'un groupe d'officiers supérieurs, je fus quelque peu interloqué d'entendre Maurin -au
demeurant orateur talentueux- déclarer tranquillement que, le plutonium étant
rigoureusement impropre à la fabrication d'armes nucléaires explosives, le CEA
prenait une grave responsabilité en s'orientant en priorité vers la production de cette
matière fissile, au détriment de l'uranium enrichi qui, lui, était certainement
utilisable. Cet officier se faisait ainsi l'écho irresponsable d'une rumeur anti-CEA
répandue dans certains cercles de la défense, sans avoir pris la précaution d'en
vérifier les fondements alors que sa formation d'atomiste le lui permettait. C'est le
même qui avait soufflé à l'Ingénieur Général Brard l'idée du sous-marin propulsé
par une pile à uranium-eau lourde, d'où est sorti le monstre Q244, construit
réellement. Et......inutilisable. Je n'ai pu identifier de façon sûre l'origine de ce
faux tuyau. Des rapprochements m'incitent à la situer dans l'équipe Chanson, mais
probablement sous forme de doute plus que d'affirmation catégorique. Le Général Blanc,
chef d'état-major de l'armée de terre, puis directeur de l'IHEDN à partir de 1955, en
avait fait part au Colonel Buchalet, qui me l'avait répété.
Lors
de mes liaisons au CEA pour le compte du Général Crépin je rencontrais le Colonel
Buchalet, chargé par Guillaumat de mettre sur pied un "bureau d'études
générales" (le BEG), en fait l'embryon discret de la future branche du CEA chargée
des études et fabrications d'armes nucléaires. Albert Buchalet ne connaissait rien aux
atomes, mais avait d'excellentes relations personnelles avec de nombreuses personnalités
civiles et militaires bien placées dans les ministères et les états-majors. Il était
plein de bon sens, entreprenant, actif, persuasif. Grâce à lui de nombreux écueils de
toute nature ont été évités, et nous lui fûmes redevables en grande partie du succès
de février 1960.
Dans les réunions du CEA sur les futures applications militaires, on voyait aussi
apparaître entre autres le Professeur Yves Rocard, Pierre Taranger, directeur industriel
du CEA, et Henri Piatier censé représenter le Haut-Commissaire Francis Perrin qui ne
participait pas à ces conciliabules. Je retrouvais ensuite le Professeur Rocard aux
côtés de Buchalet dans le bureau prêté au BEG au rez-de-chaussée du CEA d'alors, rue
de Varenne, où nous cherchions à mettre au point des projets de budget et
d'organisation. C'est à cette époque que je fus initié par Rocard, à un stade
ultra-élémentaire, à la théorie des explosifs nucléaires. Il m'exposa en effet un
début de raisonnement mathématique décrivant la chaîne neutronique en expansion
exponentielle, caractérisée par le fameux coefficient alpha. Ce genre de théorie
existait déjà pour les réacteurs à neutrons lents, mais sous une forme différente. A
cette époque Rocard agissait comme conseiller scientifique de Buchalet, sans fonctions
officielles bien définies. Il approuvait les désignations des premiers cadres de la
future direction des applications militaires, et donna par la suite son accord à ma
nomination comme chef du service de physique nucléaire expérimentale. En fait Buchalet
se rendit vite compte que Rocard n'était pas un homme de décision, et se borna à le
tenir informé de la marche des choses dès qu'un minimum d'encadrement permit de faire
tourner la maison normalement.
Un
jour où j'étais dans les locaux du Commandement des armes spéciales, je fus convoqué
par Ailleret dans son bureau. Il me reprocha assez vivement de passer beaucoup de temps au
CEA, comme si je ne faisais plus partie de son état-major. Je n'avais jamais caché mon
attirance pour la recherche et il essaya de me convaincre que mon intérêt n'était pas
là : "J'ai reçu votre dossier. Vous avez des notes exceptionnellement élogieuses
dont je n'ai encore jamais rencontré l'équivalent. Votre avenir dans l'armée s'annonce
brillant, très brillant. Il serait dommage d'y renoncer pour des activités de recherche,
peut-être recommandables pour X ou Y, (ici des noms de camarades considérés par
Ailleret comme sans avenir dans le haut commandement), mais indignes de vous". Je le
laissai dire, pas du tout d'accord intérieurement avec le peu de considération qu'il
accordait à la recherche, dont pourtant le succès devait conditionner toute
l'entreprise. Néanmoins cette entrevue me fut utile en m'obligeant à un choix clair de
carrière et d'avenir personnel. En outre elle m'incita à considérer sérieusement
l'éventualité d'un détachement à temps complet au CEA, alors que, contrairement aux
soupçons de l'entourage d'Ailleret, je n'avais encore rien envisagé de ce genre. D'une
part je me sentais depuis toujours voué à la recherche, et doué d'aptitudes suffisantes
pour espérer y réussir. D'autre part, sans nier un certain goût pour le métier
militaire, je voyais bien qu'en temps de paix ce métier devait impliquer une part
importante d'activités de représentation, qui m'intéressaient peu, et surtout, si je
devais plus tard accéder à de hautes responsabilités, des compromissions inévitables,
des couleuvres à avaler, que j'aurais eu du mal à accepter durablement. En outre mon
passage à l'état-major interarmées de Saïgon m'avait permis de mesurer avec
étonnement et déception la médiocrité intellectuelle et morale d'une part non
négligeable des officiers supérieurs qui servaient en Indochine à cette époque.
Il
est vrai que, jeune encore, j'étais plein d'illusions et porté à une certaine
intransigeance. Des généraux hésitaient ou prenaient de mauvaises décisions, alors
qu'avec mes camarades capitaines ou jeunes commandants nous voyions clairement ce qu'il
aurait fallu faire. Le système d'avancement en usage alors, proche des conditions de
temps de paix, aboutissait à confier les plus importantes responsabilités
opérationnelles à des gens trop âgés, ayant perdu la flamme et l'enthousiasme
indispensables à des décisions rapides et courageuses. Je ne souhaitais pas suivre un
chemin dont je craignais qu'il ne me mène au désenchantement, trop tard pour refaire ma
vie autrement. D'un autre côté une carrière impliquant de la recherche scientifique à
haut niveau présentait aussi beaucoup d'aléas, et je n'avais aucune certitude d'y
obtenir des résultats intéressants. Cependant en étant détaché hors cadres il me
serait toujours possible, en cas de doute ou de difficultés, de reprendre une carrière
militaire à peu près normale.
Je n'hésitai guère et choisis d'aller au CEA le plus tôt possible, ce qui fut fait au premier juin 1955. J'avais alors trente-six ans.
Pierre Billaud (printemps 1998)
E-mail : pbillaud@club-internet.fr